Les gangs, les États et le narco-État

L’anthropologue féministe argentine Rita Segato décrit les États fascistes émergents en Abya Yala comme rendus possibles, en partie, par ce qu’elle appelle la « sphère parastatale de contrôle de la vie ». Elle explique que le trafic de drogue qui se déroule au coin des rues s’inscrit dans une structure organisationnelle qui permet à ces nouvelles formes de gouvernance antisociale de s’étendre à chaque pâté de maisons de la ville. Dans ce contexte, et au cours des dernières décennies, l’idée d’un éventuel narco-État a fait son apparition. Depuis les années 1970, dans les pays producteurs de drogue comme la Colombie, ou les pays de transit comme le Mexique, et même dans les banlieues des États-providence européens, les cartels et les syndicats organisés sont devenus de plus en plus puissants et ont étendu leur emprise. Au-delà d’une simple source de profits pour les groupes criminels organisés, le trafic de drogue constitue également un moyen violent et efficace de s’implanter à chaque coin de rue des villes afin de maintenir la société sous contrôle. Et, présent dans la plupart des pays du monde, le trafic de drogue a-t-il atteint le pouvoir et l’influence d’un État ? Ou bien s’est-il infiltré si profondément dans certains États, comme l’Équateur et l’Afghanistan, qu’il les a transformés en narco-États ?

Cette expansion rapide de la présence des cartels de la drogue à travers le monde peut paraître surprenante lorsqu’on la met en parallèle avec les efforts massifs déployés pour lutter contre le trafic mondial de drogue dans le cadre de la soi-disant « guerre contre la drogue ». Cette guerre est en cours depuis que Nixon a ancré cette idée dans la conscience du grand public en 1971. Il existe une contradiction majeure entre le problème croissant et la réalité de plus en plus dure de la toxicomanie, de Baltimore aux États-Unis à Amed au Kurdistan, d’une part, et la capacité militaire croissante de la modernité capitaliste ainsi que ses prétendus efforts pour éliminer le problème de la drogue par des moyens militaires, d’autre part.

Au cours de ces années d’essor et de développement du trafic international de drogue, l’idée énigmatique de l’État narco a émergé dans notre imaginaire politique. Au regard de l’analyse d’Öcalan sur l’histoire et la réalité de l’État, il semble important, à l’heure où les cartels deviennent de plus en plus puissants et où les États hégémoniques développent des initiatives telles que le « Bouclier des Amériques », lançant ainsi une nouvelle « guerre contre la drogue », de comprendre clairement ce qu’est le narco-État. Cela revêt une importance particulière au vu des développements récents, tels que la domination croissante des États de droite, d’abord en Europe, puis, plus récemment, en Abya Yala, qui s’inscrivent tous parfaitement dans la nouvelle stratégie de domination mondiale élaborée par les États-Unis et dans la priorité qu’ils accordent à cette nouvelle « guerre contre la drogue » comme moyen d’y parvenir.

Le narco-État est-il une évolution de l’État-nation, voire un type d’État à part entière, ou s’agit-il d’un concept fabriqué de toutes pièces pour étiqueter et attaquer les États dissidents ? L’accumulation rapide de profits générés par le trafic de drogue, son règne de terreur croissant sur les sociétés et la présence accrue de membres de cartels, occupant des fonctions officielles au sein des municipalités, voire des postes présidentiels, constituent-ils une base réelle pour un nouveau type d’État dirigé par les cartels ? À travers le paradigme de la modernité démocratique et son analyse panoramique de l’État, nous tenterons de comprendre les origines et la réalité actuelle de ce qu’on appelle le « narco-État ».

Une brève remise en question de la notion d’« État »

    L’une des descriptions contemporaines les plus complètes de l’essence de l’État a été élaborée en détention par Abdullah Öcalan, le dirigeant du Mouvement pour la liberté du Kurdistan. Dépassant la description de l’État comme un simple appareil d’administration des ressources et des lois pour aborder les dimensions psychologiques et sociologiques de ce qu’est l’État et les facteurs humains qui ont permis son émergence, il explique de manière cohérente l’importance de la mentalité patriarcale et de l’exploitation permanente de la société qui en constituent le fondement. Nous passerons en revue certaines des thèses principales de l’analyse de l’État par Öcalan afin d’explorer ce qu’un éventuel « narco-État » pourrait réellement impliquer.

    Une histoire de l’État – des bandes de chasseurs au patriarcat et aux États sacerdotaux sumériens

    Toute explication de l’histoire d’un phénomène social (tel que l’État) qui ne parvient pas à relier le développement de ce phénomène à ce qui s’est passé aux niveaux sociétal, individuel et mental lors de son émergence risque de rester une description abstraite et incomplète de cette histoire. L’État, dans son immensité actuelle, en tant qu’expression sociologique du système mondial, a une origine très « humaine » et sociale.

    Öcalan explique l’origine du problème social et des premières structures sociales répressives : « Il n’est pas irréaliste de supposer que l’effort initial visant à établir une autorité sur la nature sociale afin d’opprimer et d’exploiter les gens était le résultat de la pensée analytique et de l’action d’un “homme fort rusé” issu d’une tradition de chasse. » Il situe l’origine de la répression dans un groupe d’hommes forts et dans la manière dont ils ont développé une pensée analytique et l’ont utilisée pour rompre avec une tradition morale afin de manipuler et de dominer la société même qui les avait nourris. « Essentiellement, il a tenté d’établir son autorité sur deux groupes clés : les chasseurs à ses côtés et les femmes qu’il s’efforçait de confiner au foyer. » Cela n’est pas sans rappeler ce que l’État continue de faire aujourd’hui : rassembler des hommes pour dominer le reste de la société par la force militaire et asservir les ressources les plus précieuses pour le système capitaliste – les femmes et les enfants – afin de garantir la capacité de production de l’État.1

    Öcalan met en lumière l’importance du patriarcat dans l’émergence du problème social à travers l’ensemble de ses écrits et, s’appuyant sur la découverte de nouvelles preuves archéologiques, montre que le patriarcat précède de plusieurs milliers d’années les structures de classe et même l’État lui-même. Cela souligne l’importance du patriarcat dans la possibilité même d’imaginer et de concevoir l’État. « Réduire la femme au rang d’objet sexuel tout en s’élevant lui-même au rang de père – ou plutôt de maître – des enfants, avec le droit de contrôler l’ensemble de l’accumulation culturelle matérielle et immatérielle, a aiguisé l’appétit de l’homme fort. L’organisation de son pouvoir, acquis par la chasse, a permis d’établir la hiérarchie sociale initiale. »2 . Le développement progressif, au fil du temps, de la hiérarchie et l’extension croissante de celle-ci ont créé un besoin accru de trouver un moyen d’administrer les ressources accumulées et les esclaves. Ce besoin d’administration s’est, au fil du temps, systématisé pour aboutir au « modèle de la ziggourat ». La ziggourat était un temple pyramidal apparu au cours de la civilisation sumérienne, qui incarnait cette nouvelle administration du pouvoir. Öcalan affirme : « … la ziggourat a servi, à des degrés divers, de modèle aux civilisations ultérieures. Ce modèle initial a conduit à une société urbaine qui compte aujourd’hui plus d’un million d’habitants. Elle est en fait le berceau de toutes les organisations de type étatique. À l’époque, les ziggourats n’étaient pas seulement le centre de la ville, mais la ville elle-même. Les villes d’aujourd’hui sont elles aussi divisées en trois parties principales : le temple (la demeure du dieu) d’où découle la légitimité, une section plus vaste dédiée à l’administration urbaine et la section la plus étendue – les habitations des travailleurs. » La ville a hérité de cette structure du bâtiment du temple lui-même, avec ses trois niveaux ; le niveau inférieur était réservé aux fonctionnaires, tandis que les esclaves ou les ouvriers étaient logés tout autour, à l’extérieur. Au deuxième niveau se trouvaient les prêtres privilégiés issus des bandes de chasseurs. Ces prêtres entretenaient désormais une relation exclusive avec le troisième et plus haut niveau, qui représentait les dieux ; ainsi, ils étaient les seuls à pouvoir interpréter et transmettre les ordres des dieux.

    Il était nécessaire que la classe exploiteuse des prêtres s’approprie la divinité et la connaissance divine pour convaincre la société que ces conditions horribles dans lesquelles elle était asservie constituaient la seule véritable façon d’exister. Öcalan explique : « … tout au long de l’histoire, les dirigeants et les monopoles exploiteurs ont avant tout établi une “hégémonie sur la mentalité” pour atteindre leurs objectifs ; par exemple, la manière dont les prêtres sumériens ont d’abord construit le temple (ziggourat) pour accroître la productivité de la société sumérienne, c’est-à-dire pour l’ouvrir à l’exploitation. »3

    Ces structures de pouvoir ont vu le jour avec un groupe d’hommes chasseurs dominant leur propre tribu, puis ont utilisé le pouvoir ainsi accumulé pour coloniser d’autres tribus. Avec le temps, le système s’est développé pour donner naissance à des villes et à des cités-États, et, au bout d’un certain temps, il a atteint une telle ampleur qu’il n’était plus possible de confiner le pouvoir au sein de la structure familiale ou du système dynastique. La portée du pouvoir était si grande qu’il fallait une entité plus vaste que la famille pour le transmettre et le perpétuer : la structure de classes est née et a cédé la place à la forme d’État la plus récente et la plus contemporaine : l’État-nation.

    L’État-nation, dernière forme de l’État

    Cette description condensée de l’histoire de l’État nous amène à la forme la plus récente et la plus puissante de l’État. Dans ses manifestes, Öcalan décrit l’État-nation en ces termes : « Il s’agit d’un État constitué d’une seule nation, et tous les membres de cette nation sont intégrés à l’État sur la base de la religion du nationalisme. La nation et l’État ne font pratiquement plus qu’un. C’est le principal mode d’État de la civilisation capitaliste. L’État fasciste est la forme contre-révolutionnaire, ou un régime de crise permanente, que prend l’État-nation sous le capitalisme. Il est donc difficile de faire la distinction entre l’État-nation et l’État fasciste. »4 . Étant donné que l’État a été fondamentalement créé pour gérer l’exploitation sans cesse croissante de la société, il existe une impossibilité inhérente à son existence même, à l’image d’un serpent qui se mord la queue. C’est pourquoi la tendance de l’État vers le fascisme est si forte.

    En résumé, Öcalan définit l’État comme suit : « … l’État est la somme du surplus de production et de la valeur, associée aux outils idéologiques, aux instruments de coercition et à l’art de l’administration »5 . À cet égard, comment comprendre le concept de « narco-État » ?

    Définitions courantes du « narco-État »

    Pour entamer notre tentative de définition, il pourrait être utile de rassembler quelques interprétations communément admises du concept d’« État narco ». Le tristement célèbre Fonds monétaire international s’y est essayé et a conclu qu’un État narco est « un État où toutes les institutions légitimes sont infiltrées par le pouvoir et la richesse des trafiquants », où l’on peut considérer comme un facteur clé la présence, dans tous les domaines de l’État, de personnes ou de ressources impliquées dans le trafic de drogue ou influencées par celui-ci. Selon la définition de Matt Weiner, il ne s’agit pas seulement d’une simple présence, mais il y a également le fait que les forces impliquées dans le trafic de drogue mettent l’appareil d’État au service de leurs propres activités ; il affirme ainsi qu’un narco-État est « un État où les réseaux de trafiquants de drogue sont capables de contrôler et de réguler les instruments coercitifs de l’État, l’appareil financier, ainsi que l’exécutif et la politique gouvernementale afin de faciliter la production, le raffinage et le trafic de stupéfiants ». Paoli, Greenfield et Reuter vont encore plus loin lorsqu’ils décrivent le narco-État comme « un pays économiquement dépendant de l’économie de la drogue illicite », faisant ainsi du narco-État un État qui subsiste grâce aux fonds générés par le trafic de drogue.

    On pourrait dire qu’un trait commun du narco-État dans ces définitions est une sorte de pénétration totale du pouvoir des cartels de la drogue dans les différentes sphères de l’État. Ainsi, lorsque l’on examine certains des États les plus couramment classés comme narco-États, ces définitions tiennent-elles la route ? Dans le cas de la Colombie, du Mexique et, plus récemment, de l’Équateur, est-il vrai que la quasi-totalité des sphères de l’appareil d’État sont liées aux industries de la drogue ou placées sous leur contrôle ? Le capital constitue un critère important pour évaluer cette question. Par exemple, dans les pays mentionnés, le marché de la drogue est-il suffisamment important pour que l’on puisse affirmer qu’il domine l’économie ?

    En Colombie, le marché illicite de la drogue a généré environ 5 milliards de dollars américains en 2022, tandis que le marché pharmaceutique légal de ce même pays a généré environ 7,2 milliards de dollars américains en 2024. On peut donc affirmer sans risque que le marché illicite de la drogue ne génère pas plus que son homologue légal, et si l’on considère l’économie colombienne dans son ensemble (le PIB s’élevait à 345,6 milliards de dollars en 2022), il est loin d’être un marché dominant en ce sens.

    En prenant comme point de départ une thèse importante du paradigme de la modernité démocratique d’Öcalan, selon laquelle « le capitalisme n’est pas l’économie mais le pouvoir » – ce qui constitue probablement une mesure plus réaliste de l’importance du trafic de drogue dans un pays –, nous pouvons nous demander : le trafic de drogue en Colombie ou au Mexique est-il, par exemple, plus puissant que celui des industries légales ? Si l’on considère l’influence exercée par l’industrie pharmaceutique ou même l’industrie de l’armement pour orienter les décisions politiques, celle-ci pourrait encore être comparable à l’influence que le trafic de drogue exerce sur les décisions politiques dans n’importe lequel de ces États. Un aspect encore plus important du pouvoir réside dans l’influence que l’industrie de la drogue exerce sur la vie quotidienne de la population en général, et c’est probablement le facteur le plus intéressant.

    Le trafic de drogue étant présent dans chaque village et chaque quartier de Bogotá, de Mexico ou de Quito, et compte tenu des risques que cela représente pour les personnes qui y vivent, il faut admettre qu’il s’agit d’un aspect déterminant de la vie dans ces lieux. Que ce soit le risque de se faire voler par des toxicomanes désespérés, la violence entre gangs, le risque de persécution politique auquel s’expose toute personne socialement active de la part des cartels dans ces zones, ou encore la militarisation qu’elle engendre dans les quartiers et les zones rurales, tout cela est bien réel. En ce sens, l’industrie pharmaceutique n’est pas aussi présente ni aussi puissante que le marché de la drogue… mais on pourrait s’interroger sur l’impact de l’industrie de l’armement. Mais là encore, la proximité rendue possible par les smartphones et les dommages qu’ils causent aux capacités cognitives de populations entières pourraient également faire l’objet d’un tel examen. En fin de compte, il s’agit d’un effet difficile à mesurer, qui soulève la question suivante : si l’on classe un État en fonction du marché qui exerce la plus grande influence et cause le plus de dommages à la société, quelle industrie choisit-on alors ? Les États-Unis sont-ils un « État des graisses saturées » ?

    Une analyse plus approfondie du « narco-État »

    Nous voulons éviter de tomber dans un piège positiviste lorsque nous évaluons des vérités sociologiques telles que l’importance de l’impact de l’industrie de la drogue dans un pays donné. Comme pour toute autre analyse sociologique, nous devons adopter une approche plus holistique et rechercher la signification des phénomènes que nous examinons afin de comprendre leur véritable impact sur la société. L’une des contributions importantes du paradigme de la modernité démocratique réside dans cette approche scientifique de l’analyse des questions sociales.

    Le narco-État est-il un nouveau type d’État ?

    Dans la série en cinq volumes intitulée « Manifeste pour une civilisation démocratique », Öcalan s’attache longuement à décrire l’histoire et la typologie de l’État, en le disséquant notamment à travers la classe sociale qui tire profit de la plus-value : l’État esclavagiste, l’État féodal ou l’État capitaliste – ou encore à travers l’élite administrative : l’État clérical ou l’État-nation (bourgeois) – mais aussi en critiquant des concepts tels que « l’État fasciste », car cela impliquerait que certains États sont fascistes et d’autres non, alors qu’en réalité, la tendance profonde au fascisme réside dans le concept même d’État. Ou encore en critiquant des notions telles que « l’État socialiste », car un organe antisocial comme l’État ne peut jamais être socialiste. La catégorisation des États en « narco-États » a-t-elle donc un sens ? Se distingue-t-elle, par exemple, clairement de l’État-nation ? Ce terme cache-t-il ou révèle-t-il quelque chose au sujet des États ainsi qualifiés ?

    Il existe, bien sûr, certains pays ou certaines régions qui souffrent davantage des conséquences du trafic de drogue, ainsi que de la violence et du chaos qu’il engendre – en ce sens, il est important de mettre en lumière ces réalités afin de prendre des mesures pour trouver des solutions. Mais il existe également de nombreux États qui tirent profit du fait de qualifier d’autres États de plus corrompus qu’eux, et dans le contexte politique actuel, le terme « narco-État » semble servir davantage leurs intérêts que ceux de libérer une quelconque société de la terreur d’un État dominé par le trafic de drogue. Cela véhicule également l’idée que certaines organisations capitalistes, telles que les gangs criminels, se concentrent exclusivement sur un secteur particulier, en l’occurrence celui de la drogue – mais cela masque la nature opportuniste du capitalisme, qui a tendance à se tourner vers tout secteur servant ses intérêts à un moment donné. Au Mexique, par exemple, certains indices laissent penser que les cartels tirent désormais davantage de profits de la traite des êtres humains que des drogues illicites, et leurs activités dans le secteur de l’avocat et de l’immobilier comptent désormais parmi leurs secteurs les plus importants. Ce qui caractérise une organisation capitaliste, ce n’est pas nécessairement le secteur dans lequel elle opère à un moment donné, mais plutôt la recherche du profit et le niveau de risque qu’elle est prête à prendre.

    L’État capitaliste tente également de dissimuler le fait que la loi ou la légitimité n’ont jamais constitué une condition préalable à son existence. Dans la concurrence avec d’autres entités capitalistes et États, celui qui parvient à tricher le plus en toute impunité aura toujours un avantage, ce qui explique pourquoi on les voit constamment opérer aux marges de leurs propres lois. Ainsi, qualifier certains États de « criminels » peut également être trompeur. Même les gangs criminels opèrent à la fois dans les sphères légales et illégales, ce qui constitue un moyen fondamental de mener leurs activités. Que pourraient-ils faire de tous ces millions qu’ils tirent du marché illégal s’ils ne pouvaient rien acheter sur le marché légal ? Le capital a également tendance à se désengager ou à investir dans de nouveaux marchés afin de poursuivre sa croissance. Or, le facteur de risque sur le marché illégal et le simple facteur de taille constituent autant d’obstacles à la libre croissance du capital.

    La mentalité compétitive et opportuniste ainsi que la recherche du profit sont les mêmes pour les organisations criminelles que pour les entreprises capitalistes légales et l’État qui en assure la gestion.

    La « guerre contre la drogue » permet l’intervention et le contrôle

    Le concept de « narco-État » repose en grande partie sur la création d’un ennemi imaginaire ; ainsi, le lancement de la guerre contre la drogue par Richard Nixon dans les années 1970 a principalement servi cet objectif au profit de l’hégémonie capitaliste. Récemment, nous avons assisté à la formation du « Bouclier des Amériques », dans le cadre duquel la plupart des gouvernements de droite des Amériques, menés par l’administration Trump, ont formé une nouvelle alliance militaire contre les cartels. Cela fait suite aux bombardements de petits bateaux au large des côtes vénézuéliennes et au renforcement de la puissance militaire navale en appui, qui s’inscrivaient dans la préparation de l’enlèvement de l’ancien président du Venezuela, Nicolás Maduro. Dans ce contexte, le discours de la « guerre contre la drogue » a permis de normaliser la présence militaire afin d’écarter un dirigeant politique opposé, sous prétexte d’opérations de lutte contre les cartels. Cela s’est produit peu après que Trump eut gracié Juan Orlando Hernández, l’ancien président du Honduras, qui avait été condamné et purgeait une peine de prison pour avoir conspiré en vue d’importer 400 tonnes de cocaïne aux États-Unis. Cela remet en question les véritables intentions du gouvernement américain et du « Bouclier des Amériques ». Mais ce qui est clair et ne fait aucun doute, c’est que la « guerre contre la drogue » n’a pas réussi à lutter contre le problème de la drogue ; au contraire, celui-ci s’est aggravé au fil des années. Elle a toutefois servi d’outil important à l’hégémonie menée par les États-Unis pour intervenir militairement dans d’autres pays du monde au cours des dernières décennies.

    Certaines guerres ne sont pas déclenchées dans le but de les gagner réellement ; il est parfois plus important que la guerre se poursuive afin de servir d’autres intérêts. Cela peut signifier bloquer les mouvements d’un ennemi, créer un sentiment d’urgence au sein de la société pour exercer un contrôle et imposer des changements, ou encore stimuler l’industrie de l’armement. C’est également un moyen puissant d’orienter ce qui va se passer dans un pays ou sur un marché, ce qui peut constituer un avantage pour une entité capitaliste, puisque la capacité à anticiper l’avenir peut générer d’énormes profits sur le marché spéculatif.

    La « guerre contre la drogue » ouvre plusieurs perspectives importantes pour les intérêts capitalistes en Abya Yala. L’une d’elles est la possibilité d’une présence militaire qu’elle rend possible, tout récemment, dans des pays comme l’Équateur avec de nouvelles bases militaires américaines, en Colombie avec de nouveaux programmes politiques visant à renforcer la coopération militaire, et au Mexique, où il a été prouvé que la DEA opère avec ou sans l’accord du gouvernement mexicain. Dans la lignée de ces actions, les États-Unis ont désigné deux des plus grands cartels du Brésil comme des organisations narco-terroristes, le tout en vue des élections qui s’y tiendront en octobre 2026, lors desquelles les États-Unis voudront s’assurer que leur candidat de droite, Flavio Bolsonaro, l’emporte et ouvre ce pays gigantesque à leurs intérêts.

    Historiquement, il a été prouvé que l’armée américaine a été impliquée dans le transport d’opium (guerre du Vietnam)6 et dans la diffusion de substances dans les rues des quartiers pauvres7 , en contradiction directe avec les objectifs supposés de la « guerre contre la drogue ». Cette guerre a, en réalité, servi à renforcer la présence des forces narcotrafiquantes et paramilitaires dans les ghettos et les zones rurales pauvres, avec pour conséquence directe l’assassinat de nombreux militants et dirigeants sociaux qui tentent de défendre leurs communautés contre le problème de la drogue, servant ainsi systématiquement de guerre au service des intérêts du capitalisme.

    L’État-nation est-il le pendant légitime du narco-État ?

    L’étiquette d’« État narco » a certainement servi de prétexte à la guerre ou à faire peser la menace d’une intervention militaire contre des États tels que le Mexique de Sheinbaum, la Colombie de Petro et le Venezuela de Maduro. Cette étiquette positionne l’État accusateur, le plus souvent les États-Unis, comme un État non narco ou comme un État qui agit dans les limites du droit national et international. Même si cela était vrai, que signifie réellement avoir un État qui agit dans les limites de ce que dicte la loi ? Tous les États-nations n’ont-ils pas un passé et un présent marqués par le vol et le pillage ?

    Pour examiner ces questions, nous pouvons nous demander pourquoi la plupart des gangs criminels cherchent en réalité à s’étendre de plus en plus dans la sphère légale à mesure que leur capital et leur influence augmentent. À quoi sert tout cet argent s’ils ne peuvent pas l’utiliser pour acheter des biens sur le marché légal ? À mesure que l’entreprise prend de l’ampleur, le besoin de placer des capitaux sur un marché légal s’accroît également, car c’est là que se trouvent les opportunités d’investissement à long terme et à grande échelle, comme l’immobilier et les actions d’entreprises. Non seulement en termes d’argent, mais aussi en termes d’influence politique officielle, occuper des fonctions municipales, voire des postes au sein du gouvernement, ouvre de nombreuses possibilités à toute organisation, et ce n’est pas le cas des organisations criminelles. On trouve des exemples de maires ayant des liens manifestes avec des cartels au Mexique et, comme nous l’avons mentionné, au Honduras, l’influence des cartels a même atteint la présidence.

    Dans une relation dialectique avec cela, les entreprises légales, voire l’État lui-même, évoluent tous à la limite de la légalité. Le secteur du lobbying représente des sommes considérables, car il peut être très rentable d’orienter l’élaboration des lois à son avantage ; parfois, les entreprises agissent sciemment en dehors de la loi, considérant les sanctions qu’elles pourraient encourir si elles se faisaient prendre comme faisant partie du risque commercial. Si l’on triche et que l’on s’en tire à bon compte, cela peut constituer un avantage considérable sur le marché capitaliste. Décider de ce qui est légal et à quel moment peut même représenter une formidable opportunité commerciale. Si l’on prend l’exemple de la prohibition de l’alcool aux États-Unis dans les années 1920, celle-ci a donné naissance à un nouveau marché illégal immense et lucratif. Avoir le pouvoir de décider de la mise en place ou de la suppression d’obstacles pour un certain secteur d’activité peut se traduire par d’énormes profits pour celui qui détient ce pouvoir.

    La concurrence interne entre les forces capitalistes est constante, et les moyens de l’emporter ne dépendent que des opportunités. Cela vaut aussi bien pour les gangs criminels que pour les entreprises légales, voire les États. Le facteur qui détermine si une activité est légale ou non, c’est celui qui détient le monopole du pouvoir dans ce domaine et qui a donc la capacité de définir le cadre juridique.

    Par essence, toute organisation possède son propre ensemble de principes ou de lois ; même un gang criminel a son propre code de conduite : « En décembre 1908, il existait à Fort Frances une société secrète italienne composée de 15 ou 16 membres. Frank Tino en était le chef, Frank Muro le numéro deux. J’ai été contraint d’adhérer à cette société. La cotisation s’élevait à 35,00 $, mais je n’ai payé que 10,00 $. En rejoignant la société, nous avons prêté un serment solennel : nous obéirions aux ordres de notre chef ; nous volerions, brûlerions ou tuerions selon ses instructions ; nous nous protégerions mutuellement des mains de la justice ; si nous désobéissions à ces ordres, nous nous exposerions à la peine de mort ou à toute autre sanction décidée par la société. » – Témoignage d’un membre des premières formations d’une organisation de type mafieux italienne aux États-Unis8 . Chaque gang a ses propres lois. Ce n’est là que le germe de l’ordre juridique de ce qui pourrait plus tard devenir un État hégémonique. Et ces lois sont souvent utilisées, comme dans cet exemple, pour imposer la loyauté envers l’organisation, ce qui nous rappelle les dossiers Epstein et la manière dont ils ont créé un réseau secret où des faveurs commerciales étaient échangées contre la complicité dans des abus sexuels généralisés à l’encontre de femmes et d’enfants. C’est là le fondement opérationnel de l’État.

    Les États de droit sont-ils donc en mesure de stigmatiser les gangs criminels alors que leur histoire et leur fonctionnement interne reposent sur des actes immoraux – non pas à titre d’exceptions, mais comme partie intégrante de leur essence même ? Le génocide à Gaza est « légal », et les entreprises qui tirent profit du commerce des armes, ainsi que désormais les entreprises de construction qui édifieront des attractions touristiques sur les ruines de Gaza, sont toutes légales. L’impact du marché de la drogue sur les sociétés du monde est-il plus ou moins important que celui du marché du génocide ? Est-il pertinent de parler de « narco-États » alors que l’on ne parle pas d’« États génocidaires » ?

    Un ADN étatiste : organisations de type mafieux et gangs

    Le terme « mafia » est connu dans le monde entier. Les organisations qualifiées de « de type mafieux » sont celles qui se livrent au trafic international et exercent un pouvoir local. Mais d’où proviennent-elles, et quelle est leur relation avec l’État ?

    Les organisations de type mafieux ne surgissent pas nécessairement « là où l’État est le plus faible » – souvent, là où les structures étatiques sont plus fragiles, la société morale et politique a davantage de latitude pour s’épanouir ; il s’agit plutôt de formes d’État, de nature féodale, qui ont vu le jour avant même l’avènement de l’État-nation et qui sont restées capables d’exercer un contrôle territorial et économique même après l’établissement de l’État-nation.

    Si l’on remonte à leurs origines, on les trouve au IXe siècle, lors de la désintégration de l’Empire carolingien, lorsque les relations de vassalité se sont mises en place en Europe centrale et en Italie.

    Ces relations entre le roi et les seigneurs locaux, ainsi qu’entre ces derniers et leurs chevaliers, étaient officialisées par un serment d’allégeance public et solennel. Cela a permis de rétablir un système clientéliste de protection qui avait vu le jour dans la Rome antique. Ceux qui prêtaient serment étaient appelés « vassus », les vassaux ; ceux qui le recevaient étaient appelés « senior », les seigneurs. Les vassaux constituaient la clientèle du seigneur et remplissaient deux fonctions principales : rivaliser avec les propriétaires des fiefs voisins et, surtout, maintenir l’ordre au sein du domaine du seigneur et percevoir les impôts, en opprimant et en dominant les paysans. Le mode de vie des chevaliers, avec lesquels le seigneur vivait et qui l’accompagnaient en toutes occasions, était caractérisé par la violence, le goût du pillage et de l’oppression, ainsi que par le désir de commander. Les surnoms que certains de ces personnages s’étaient donnés révèlent clairement cet état d’esprit : par exemple, Pelavicino (« celui qui coupe les cheveux du voisin »), Guastavillani (« celui qui ruine les paysans »), Maltolti (« celui qui prend injustement »).

    Ces structures d’oppression se sont particulièrement enracinées dans le sud de l’Italie, formant des États proto-féodaux et parvenant à survivre à huit siècles d’États monarchiques et à l’avènement de l’État-nation sous ses différentes formes : monarchie constitutionnelle, régime fasciste et république démocratique.

    Évidemment, des transformations se sont produites au fil des ans, et si ces structures ont réussi à survivre, c’est aussi grâce à une relation dialectique avec l’État.

    Certains, comme Ferdinand Ier, roi de Naples, au XIVe siècle, ont même explicitement tenté de s’opposer aux privilèges féodaux. Cependant, Ferdinand Ier n’a pas réussi à démanteler le pouvoir écrasant des seigneurs féodaux qui, en effet, pendant deux ans (1485–1486), ont comploté pour le destituer et rendre le trône aux Angevins, dans ce qui est resté dans l’histoire sous le nom de « Conspiration des barons ». Bien que la conspiration ait été réprimée, cet épisode a permis de consolider le pouvoir féodal des barons grâce à de nouvelles concessions royales destinées à prévenir de nouvelles conspirations.

    S’ils ont réussi à survivre, c’est aussi parce que, tout comme dans le système féodal, ils remplissent souvent les fonctions d’un État local. Ils peuvent faire respecter leurs propres lois (non écrites) et reposent sur une structure patriarcale et hiérarchique. Ils comportent des cérémonies d’initiation pour les nouveaux membres et des limites territoriales clairement définies. Si l’État unitaire et l’État-nation ne les ont pas éliminés, c’est parce qu’ils partagent le même ADN.

    Au niveau local, ces organisations offrent également à l’État quelque chose qu’il ne possède pas lui-même : la proximité avec la société, le coin de rue ou le village. Cela est souvent utilisé comme une sorte de levier contre l’État, comme une monnaie d’échange. « Après la Seconde Guerre mondiale, les clans calabrais — les “sociétés honorées” — ont commencé à s’enrichir grâce aux contrats de reconstruction italiens et au marché noir. Pour les chefs de la ’ndrangheta, l’afflux de fonds publics dans la région a accru leur pouvoir : leur emprise sur la main-d’œuvre, leur influence dans les transactions foncières, leur contrôle des votes et la crainte traditionnelle qu’ils inspiraient à la population. »9 . En d’autres termes, cette proximité avec la société confère aux gangs un pouvoir politique qu’ils peuvent offrir à l’État, puisque ce dernier a tendance à s’éloigner de plus en plus de la société à mesure que le territoire qu’il administre s’étend au fil du temps. Cela met en lumière l’un des principaux facteurs expliquant pourquoi un gang tend à se rapprocher de l’État à mesure que son influence sur la société s’accroît, et pourquoi l’État a tout intérêt à ce que les gangs se développent. Cela démystifie également l’image du chef de gang « social », comme dans le cas de Pablo Escobar, le baron de la drogue de Medellín. Il s’est délibérément forgé une image d’ami des pauvres en faisant des dons en nature et en argent, tout en s’efforçant de dissimuler l’impact réel de ses activités sur la destruction de cette même société. C’est une image que de nombreux cartels cultivent à la fois pour s’assurer un soutien local et pour accroître leur influence vis-à-vis de l’État et des forces capitalistes, la société constituant une force décisive.

    N’est-ce pas là la même relation ambivalente que l’État entretient avec la société ? Alors qu’il offre une protection à la société sous le couvert de la « sécurité nationale », il est en même temps la source et la cause des dangers auxquels la société est confrontée, tels que la guerre, le chômage, la pauvreté et les inégalités entre les sexes. En échange de sa loyauté envers l’État-nation, le citoyen se voit offrir une « protection » dans un système mondial où l’État-nation lui-même est à l’origine des dangers de ce monde. Cela ressemble presque à un gang qui extorque de l’argent à un petit commerçant pour le protéger des « dangers », alors qu’il est lui-même à l’origine d’une grande partie de ces dangers.

    La plupart des cartels modernes se sont développés de cette manière, évoluant vers des proto-États à mesure qu’ils passaient du statut de petits gangs à celui d’institutions de plus en plus formelles et bureaucratiques. En ce sens, la frontière entre un gang de narcotrafiquants et un narco-État est floue. Il est donc impossible de distinguer ces entités de l’État, compte tenu de leurs origines communes et de la structure en poupées russes qu’elles adoptent.

    Le concept de « narco-État » a-t-il un sens ?

    La qualification d’« État narco » est pertinente dans la mesure où elle renvoie à un système étatique qui devient de plus en plus agressif et fascisant face à une crise qu’il ne sait pas résoudre autrement. Partout dans le monde, on constate que les quartiers deviennent de plus en plus dangereux et qu’agir en tant que militant social pour défendre les intérêts de la société et lutter contre ceux des cartels de la drogue devient un risque mortel. Le narco-État est, en quelque sorte, un État-nation qui traverse une phase d’accélération où ses caractéristiques destructrices s’intensifient.

    Mais il s’agit sans aucun doute aussi d’un terme instrumentalisé par les États hégémoniques pour qualifier certains États de « méchants » tout en se présentant eux-mêmes comme une norme morale, exempts de tout péché, souvent en vue de préparer une guerre contre ces mêmes « narco-États ».

    La conséquence la plus grave est peut-être le voile que cette classification jette sur les origines des États-nations, fondées sur le pillage et le vol. La chose la plus dangereuse que le diable ait faite est de convaincre tout le monde qu’il n’existe pas.

    1Sociologie de la liberté, Abdullah Öcalan

    2La civilisation capitaliste, Abdullah Öcalan

    3Sociologie de la liberté, A. Öcalan

    4Ibid.

    5La civilisation capitaliste, A. Öcalan

    6Alfred W. McCoy, La politique de l’héroïne en Asie du Sud-Est (1972)

    7Rapport de la commission Kerry de 1989

    8 Anges, gangsters et narco-terroristes, Antonio Nicaso, Lee Lamothe

    9 Ibid.