Une proposition pour le socialisme démocratique au XXIe siècle – Pourquoi un nouveau socialisme ?

Zeki Bayhan, homme politique kurde et auteur de nombreux ouvrages sur le socialisme démocratique

« Pour savoir ce que nous allons faire, nous devons d’abord savoir qui nous sommes. » Peter Weiss

L’utilisation du terme « socialisme » a une histoire relativement courte, mais son équivalent conceptuel est lasociétalité“ (toplumculuktur dans le texte original en turc) ou le communalisme. Il peut donc être considéré comme un nom commun désignant toutes ces luttes et structures sociétales développées par et pour la société. En ce sens, l’histoire des luttes socialistes est l’histoire de toutes les luttes qui se sont élevées contre la culture de la domination. Qu’elles soient économiques, liées au genre ou culturelles : toutes les luttes qui s’opposent à toute forme d’exploitation et de soumission sont des luttes socialistes. Par conséquent, limiter l’idée du socialisme aux 200 à 300 dernières années de l’époque moderne, voire simplement à la période depuis l’émergence du marxisme, reste une interprétation incomplète.

Il ne fait aucun doute que les théories et les luttes socialistes des 200 à 300 dernières années – des socialistes utopistes au marxisme – ont occupé une place et joué un rôle stratégiques dans la pensée socialiste. Cependant, d’autres expériences ne doivent pas être négligées : par exemple, celles des Qarmates1, qui ont établi un système communautaire entre le IXe et le Xe siècle. Les Qarmates ont réussi à créer une structure qui a duré plus longtemps que l’Union soviétique. Nous citons cet exemple pour la raison suivante : le socialisme – y compris le marxisme – ne peut et ne doit pas se limiter à une époque spécifique. Les Qarmates incarnent un état d’esprit et une organisation communautaires qui s’opposaient à la politique dominante de l’islam à l’époque.

Cela ne doit pas être interprété comme une banalisation du marxisme. Marx est l’un des penseurs socialistes les plus brillants de l’histoire de l’humanité. Nous continuons à tirer des leçons du marxisme et nous continuons à apprendre de Marx. Ce que nous voulons souligner, c’est ceci : autant le marxisme contient une perspective brillante qui nous éclaire encore aujourd’hui, autant il reste en fin de compte une interprétation d’une époque spécifique – l’analyse concrète des conditions du XIXe siècle. Les conditions ont changé après 200 ans, donc l’analyse doit aussi évoluer. Et ce besoin de changement dans l’analyse concerne de nombreux domaines : de l’idéologie aux structures organisationnelles, en passant par la stratégie de lutte. Marx lui-même a continuellement réexaminé et révisé sa pensée entre 1848, date à laquelle il a rédigé le Manifeste communiste, et sa mort.

Depuis l’effondrement du système soviétique, le socialisme s’est largement replié dans le domaine du débat intellectuel. Il a été déplacé du champ de l’organisation sociale vers les amphithéâtres universitaires et les salles de conférence. Et ces débats portaient – et portent encore – les marques de la mélancolie dans laquelle le monde socialiste a sombré après l’effondrement de l’Union soviétique. En d’autres termes, après la perte du socialisme, un état de désorientation s’est installé.

La chose nécessaire à faire aurait été de tirer les leçons d’une analyse critique et autocritique rigoureuse pour relancer la lutte socialiste. Cependant, très peu de personnes se sont véritablement engagées dans cette cause. Celles qui se sont manifestées étaient souvent prisonnières de limites personnelles ou propres à leur groupe.

Avec le mouvement de 1968, il est apparu clairement que le paradigme moderniste, tant dans sa forme de droite que de gauche, s’était effondré. C’est ce que nous appelons une crise systémique. Aucune structure de droite ou de gauche formée dans l’horizon de la pensée moderniste n‘a échappé à cette crise. En fait, le mouvement de 68 n’était pas un mouvement socialiste classique. Il exprimait plutôt l’idée que ni le libéralisme ni les expériences du socialisme réel n’avaient concrétisé les utopies qu’ils promettaient – et, plus important encore, qu’ils ne seraient pas en mesure de le faire.

À la lumière de cette évolution, la modernité capitaliste, notamment à travers la politique de la mondialisation, a commencé à chercher de nouvelles issues. Le monde socialiste, en revanche, a généralement interprété le mouvement de 1968 comme une rébellion contre le monde occidental capitaliste. En réalité, c’était le système soviétique qui subissait la plus forte pression – et courait donc le plus grand risque. Un examen approfondi du système soviétique durant la période 1970-1990 permettra de mettre cela en évidence.

Socialisme, critique et autocritique

La théorie marxiste est une théorie de la critique, et dès ses débuts, elle a également fait l’objet d’autocritique. Les débats entre Marx et Proudhon ont été extrêmement productifs à cet égard. Cependant, lorsque les mouvements marxistes-socialistes sont arrivés au pouvoir, un changement notable s’est produit dans la culture de la critique. L’une des principales raisons qui ont conduit le système soviétique à sa destruction a été sa rupture avec la culture de la critique et de l’autocritique. Après la révolution, la critique en Union soviétique s’est tournée vers l’extérieur. La critique du système soviétique était considérée comme contre-révolutionnaire. Le système a été dépourvu de critique – et donc d’autocritique. La voix de la critique a été étouffée. Une structure qui se ferme à la critique ne peut se renouveler ; elle ne peut se purifier de ses défauts et de ses aspects problématiques.

Une approche tout aussi problématique prévaut dans de nombreux mouvements socialistes. Les mouvements révolutionnaires existent grâce à la critique du système en place ; ce sont intrinsèquement des mouvements de critique. Et pourtant, cette conception perçoit automatiquement la critique des mouvements socialistes comme contre-révolutionnaire. Cette mentalité est un héritage du PCUS (Parti communiste de l’Union soviétique) au sein des mouvements socialistes du monde entier. Elle est si rigide – il faut parler de dogme – que des mouvements prétendant mener une lutte socialiste depuis plus de 100 ans ne se remettent pas en question, ne ressentent aucun besoin de renouveau, bien qu’ils n’aient fait aucun progrès, et continuent de tenir de grands discours face à tous ces échecs.

Le réalisme en politique révolutionnaire est à la fois un piège et une étape. Si vous vous limitez au réalisme, vous finirez par jeter l’ancre dans le port de la politique conservatrice et tomberez dans le piège. Cependant, si vous interprétez la réalité comme une analyse des conditions concrètes et que vous vous en servez comme base pour construire des ponts solides vers les idéaux révolutionnaires, vous menez un processus révolutionnaire couronné de succès. Dans ce cas, le réalisme devient une étape qui propulse la lutte révolutionnaire vers l’avant. C’est une réalité simple : qu’elles se qualifient de marxistes, léninistes ou maoïstes, les expériences socialistes ont atteri à la fin du XXe siècle sur de grandes déceptions. Les mouvements socialistes, sous la direction soviétique, ont pris le pouvoir dans un tiers du monde selon la stratégie révolutionnaire marxiste, mais ils se sont effondrés. Pourquoi ?

Nous ne devons pas tomber dans l’illusion que cet effondrement peut être réduit uniquement aux difficultés rencontrées en cours de route. Bien sûr, chaque expérience a eu ses propres erreurs et défauts spécifiques ; il faut les examiner. Cependant, lorsque le résultat est le même partout, nous devons nous interroger sur les fondements communs : l’analyse du système, la stratégie révolutionnaire, le pouvoir et la politique d’État, etc.

Le monde d’aujourd’hui est plus sombre que celui du XXe siècle : pour les travailleurs, pour les cultures et les ethnies opprimées, pour les femmes, pour la nature et pour tous les êtres vivants… Au cours des 40 à 50 dernières années, les politiques de mondialisation n’ont pas seulement conduit à l’exploitation impitoyable de la main-d’œuvre, mais à l’exploitation de la planète entière – qui va se poursuivre. Alors que les multinationales s’engraissent, la pauvreté et la misère s’aggravent de jour en jour. Avec la mondialisation, la spirale de la guerre et de la violence se poursuit. Des mouvements migratoires massifs ont déjà vu le jour, touchant des dizaines de millions de personnes.

Prenons l’exemple de la Turquie. En Turquie, la main-d’œuvre n’a jamais été exploitée aussi impitoyablement qu’aujourd’hui. Les droits syndicaux n’ont jamais été aussi restreints. Le chômage et la pauvreté n’ont jamais été aussi répandus. Les croyances, l’identité, la culture et les modes de vie n’ont jamais été soumis à une pression aussi impitoyable. Le fossé entre la société et le capital n’a jamais été aussi profond. À la lumière de cela, existe-t-il un mouvement qui, au nom du socialisme, s’enracine dans la société, s’organise et soit capable de créer une base sociale ? Et cette image ne nous dit-elle pas quelque chose ?

En bref : les luttes socialistes et les expériences de pouvoir du XXe siècle se sont dissoutes ; l’économie politique du système dominant a changé ; l’exploitation de la main-d’œuvre s’est intensifiée ; les politiques de mondialisation ont détruit la société de diverses manières ; la crise écologique a atteint un niveau qui menace la vie elle-même. Dans ces conditions, il est du devoir historique du monde socialiste, y compris du marxisme, de tirer les leçons de l’histoire des luttes sociales à travers une lecture autocritique et, sur la base d’une analyse concrète des conditions actuelles, de tracer une nouvelle voie à travers l’interaction entre théorie et pratique.

La dissolution du rôle d’avant-garde socialiste et la mission d’Öcalan

Alors que certains pleuraient l’effondrement du système soviétique et que d’autres luttaient contre des sentiments de mélancolie, Öcalan a déclaré sa position par la phrase « Insister sur le socialisme, c’est insister sur l’humanité ». C’était au début des années 90. C’était aussi une déclaration de la décision : nous trouverons une voie. Cette recherche représente l’une des dimensions les plus stratégiques de la lutte révolutionnaire d’Öcalan au cours des dernières décennies. Car la crise dans laquelle se trouvait le socialisme n’était pas avant tout un problème kurde ou moyen-oriental, mais une crise mondiale.

On pourrait dire que dans sa recherche d’une voie socialiste pour l’avenir, Öcalan disposait de deux atouts en plus de ses capacités de leadership. Premièrement : il avait commencé la lutte en tant que socialiste. Au sein du mouvement socialiste en Turquie, il était fortement influencé par Mahir Çayan et lui vouait une grande sympathie. Après avoir fondé le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), il a suivi de près l’Union soviétique ; il a noué des relations avec des groupes tels que le Parti communiste irakien et le Parti communiste bulgare. Le socialisme constituait son fondement théorique, mais il s‘est également engagé dans ses réalisations politiques. Cela lui a permis d’acquérir des compétences tant théoriques que pratiques.

Deuxièmement, Öcalan avait analysé en profondeur la réalité du Moyen-Orient dans le contexte spécifique de la Turquie, de la Syrie, de l’Irak et de l’Iran – leurs structures de pouvoir politiques et leur tissu social. Le fait que le mouvement de libération kurde ait pu survivre et même se renforcer dans une région comme le Moyen-Orient pendant un demi-siècle – malgré la guerre, les déplacements, les divisions et les sièges – repose également sur une stratégie de combat liée aux expériences idéologiques et politiques d’Öcalan.

Le chaos est créatif, il est la mère de toutes les créations. La crise et la situation chaotique dans lesquelles se trouvait le socialisme n’exigeaient pas seulement la responsabilité d’y réfléchir, elles ont également créé des opportunités pour la libre pensée. Cela a constitué une bonne base pour tirer les leçons des luttes socialistes qui avaient été menées au prix de grands sacrifices. Car non seulement les vérités, mais aussi les erreurs, sont instructives.

L’histoire se déroule par vagues et suit son cours, mais elle attribue parfois un rôle central à certains individus dans sa progression. Öcalan est un leader qui a entamé la lutte pour la résolution de la question kurde dans une perspective socialiste et a réalisé des progrès rapides. Au début des années 1990, il s’est retrouvé confronté à la crise du socialisme, une crise qui, aux niveaux national, régional et mondial, touchait de larges classes sociales opprimées. Il était l’un des rares individus capables d’assumer cette responsabilité – et, d’une certaine manière, il le devait. Car il était socialiste et représentait un mouvement socialiste en pleine ascension qui gagnait le soutien de la société. C’était une responsabilité que l’histoire avait imposée à Öcalan. Et il a fait preuve de la force nécessaire pour s’en acquitter.

Le concept de « socialisme de société »

Cette terminologie prête quelque peu à confusion. Après tout, le socialisme implique intrinsèquement la société. Alors pourquoi parler de « socialisme de société » ? Parce que le socialisme a toujours été identifié à l’État et au pouvoir – et a été perçu de cette manière. Cela tient au fait que la stratégie révolutionnaire marxiste repose sur la prise du pouvoir d’État et la réalisation du socialisme par la prolétarisation.

Cette conceptualisation indique que l’orientation de la lutte socialiste passe de l’objectif de la prise du pouvoir d’État à la construction de la société. Avec le terme « socialisme de société », Öcalan entend non seulement reconnecter le socialisme à son cœur philosophique, mais aussi donner une orientation claire à son organisation et à sa politique socialistes. Selon cette vision, toutes les organisations politiques, économiques et culturelles prendront la société comme fondement.

Certains milieux critiquent cet argument, affirmant qu’il manque d’une perspective sur le pouvoir. Si le pouvoir est défini comme l’État et la force politique centralisée, alors cette critique est justifiée. Cependant, si le pouvoir est défini comme la force et la volonté sociétales, alors elle ne l’est pas. La perspective du pouvoir exposée ici est le transfert du pouvoir de l’État et des centres de pouvoir politiques vers la société, vers la base sociétale. On ne peut pas dire qu’il n’y a pas de pouvoir simplement parce que tout le monde possède du pouvoir – mais il n’y a pas de centre de pouvoir. Cela peut être décrit comme une perspective qui remplace le pouvoir politique centralisé par le pouvoir sociétal.

Le socialisme sociétal s’oppose à la centralisation du pouvoir dans l’État ou dans des structures organisationnelles de type étatique – même au nom du socialisme.

Critique et reconstruction systémique ne sont pas la même chose

Il y a toujours eu des critiques à l’égard du marxisme et des expériences socialistes : de la part de l’anarchisme concernant la centralisation du pouvoir (l’État) et la hiérarchie ; de la part du féminisme pour la manière dont l’exploitation liée au genre était abordée ; de la part du mouvement écologiste pour l’exploitation de la nature et l’affirmation de l’industrialisme ; de la part des mouvements culturels avec des critiques liées à la politique identitaire. À cela s’ajoute la critique aux aspects divers du postmodernisme.

Toutes ces critiques sont partiales en raison de leurs perspectives respectives. Cependant, chacune d’entre elles met en évidence une lacune ou un dysfonctionnement. La reconstruction systémique du socialisme est autre chose. Même si la théorie et les expériences marxistes-socialistes abordaient la question du genre selon les exigences du féminisme, cela ne signifierait pas nécessairement que toutes les autres critiques trouveraient une réponse.

L’École de Francfort et la philosophie postmoderne ont formulé des critiques diveses du marxisme et des expériences socialistes. Et tant à l’École de Francfort que dans la philosophie postmoderne, il existe de forts courants marxistes. Pourtant, malgré leurs critiques qui élargissent les horizons, elles n’abordent pas la reconstruction systémique du socialisme.

La reconstruction du socialisme

La reconstruction du socialisme nécessite un holisme systémique – sur le plan philosophique, idéologique et dans le modèle d’organisation. Sans un tel holisme systémique, la dialectique entre la partie et le tout ne peut fonctionner.

La formulation du socialisme de société démocratique par Öcalan exprime ce holisme. Car dans cette formulation, les différentes parties sont systématiquement imbriqués les unes dans les autres : au niveau philosophique, les perspectives fondées sur la démocratie, l’écologie et la libération des femmes ; au niveau idéologique, le socialisme sociétal démocratique ; et au niveau organisationnel, le confédéralisme.

A – Contexte philosophique : la perspective démocratique-écologique et de libération de genre

Cette perspective repose sur trois aspects :

1 – Analyse du système

Öcalan analyse le système capitaliste non pas comme un système des derniers siècles, mais comme la phase finale et la plus en proie à la crise de 5 000 ans de civilisation étatique.

Le fait que ce soit la civilisation étatique, plutôt que le capitalisme, qui soit problématisée représente un changement de paradigme dans l’analyse. Une analyse qui ne problématise que le capitalisme se concentre uniquement sur le pouvoir capitaliste et l’État capitaliste. En revanche, une analyse qui met en cause la civilisation étatique elle-même aborde la forme organisationnelle de l’État en tant que telle. Cette différence influence directement de nombreux éléments : de l’analyse du pouvoir dans la théorie révolutionnaire à la stratégie de la révolution et au modèle d’organisation sociale.

Selon Öcalan, une analyse correcte du capitalisme n’est possible que si celui-ci est évalué conjointement avec la civilisation étatique et en tant que phase de celle-ci. En effet, les codes de l’économie politique capitaliste ont été établis aux débuts de la civilisation étatique.

Certains cercles socialistes rejettent la thèse d’Öcalan selon laquelle, plutôt que la contradiction de classe marxiste, c’est la contradiction entre la commune et l’État qu’il convient de mettre en avant. Cependant, derrière l’analyse historique et sociétale fondée sur la contradiction commune-État se cache une analyse systémique qui conçoit le capitalisme comme une phase de la civilisation étatique. Si la civilisation étatique est le problème, alors il est inévitable, d’un point de vue sociologique, de se concentrer sur l’État et sa relation avec la commune — l’entité que l’État détruit et contre laquelle la commune lutte. De plus, au sein de la théorie marxiste, il existe également la thèse selon laquelle l’État s’est développé en détruisant la vie sociale communale. Les travaux d’Engels à ce sujet sont bien connus.

L’analyse historique et sociétale fondée sur la contradiction entre la commune et l’État ne nie pas la contradiction de classe. Le concept de commune représente la négation de toutes les relations et structures d’exploitation : de classe, de genre et culturelles. L’État, en tant qu’institution centrale du pouvoir au sein du système d’exploitation, ne repose pas uniquement sur les relations de classe. L’organisation étatique revêt un caractère patriarcal, et l’exploitation fondée sur le genre en constitue le fondement. C’est une réalité bien connue que cette exploitation précède historiquement l’exploitation de classe.

La commune est une structure réaliste qui convient mieux à la sociologie historique car, comparée à la classe, elle saisit de manière exhaustive la dynamique complexe de la culture de la liberté sociétale, ce qui la rend cette notion nettement plus fructueuse pour l’analyse de l’histoire et de la société.

L’institutionnalisation des relations d’exploitation dans les domaines de la démocratie, de l’écologie et du genre est l’œuvre des structures de civilisation étatiques. La vision et la perspective socialistes du monde, qui envisagent une lutte holistique dans ces domaines, sont façonnées par cette analyse systémique.

2 – Critique du marxisme

Nous disons : socialisme de société démocratique. Le caractère du socialisme est intrinsèquement sociétal – et démocratique. Cependant, cette désignation est politiquement nécessaire. Car, avant tout, l’Union soviétique et d’autres expériences socialistes n’ont pas véritablement passé le test de la démocratie.

Derrière ce problème se cache le fait que la stratégie révolutionnaire marxiste donne la priorité à la prise du pouvoir d’État et à l’établissement de la dictature du prolétariat. Avec cette stratégie, on a d’abord cherché à obtenir le pouvoir, avant de se préoccuper de la démocratie. Et après la révolution, comme dans l’exemple soviétique, le renforcement de l’État a pris le dessus. En conséquence, le manque de démocratie dans les expériences marxistes-socialistes est mis en avant, ce qui, en fin de compte, nuit au socialisme.

L’une des lacunes les plus importantes de la théorie marxiste – et donc des expériences socialistes – réside dans le domaine de l’exploitation liée au genre. Marx était, bien sûr, conscient de l’exploitation des femmes et la considérait comme un problème. Cependant, en raison de son analyse de la société centrée sur les classes, il prédisait que le dépassement de l’exploitation de classe éliminerait également l’exploitation des femmes. Cela a relégué l’exploitation liée au genre au second plan dans la théorie marxiste, laissant la théorie incomplète.

Dans le domaine de l’écologie, il est indéniable que la théorie marxiste comporte une forte philosophie de la nature. Cependant, l’accueil favorable réservé par Marx et Engels aux développements industriels et leur conception de ceux-ci comme un progrès ont conduit à un traitement superficiel de l’industrialisation au sein des cercles socialistes. Cela a non seulement ouvert la voie à l’exploitation de la nature par le système capitaliste, mais a également laissé la théorie marxiste incomplète sur le plan écologique. La théorie marxiste n’a traité les développements industriels que de manière superficielle, contribuant ainsi de manière significative à l’idée répandue et toujours dominante selon laquelle ce ne sont pas les développements industriels eux-mêmes qui sont responsables de la destruction écologique, mais plutôt les pouvoirs qui les utilisent. En réalité, les développements industriels sont loin d’être aussi inoffensifs qu’on les a présentés.

En bref : la démocratie, l’écologie et le genre constituent les lacunes les plus importantes de la théorie marxiste. Une perspective et une pratique socialistes libératrices doivent cependant être démocratiques, écologiques et libératrices sur le plan du genre. En ce sens, cela signifie également parachever l’approche marxiste-socialiste.

3 – Le monde actuel

Dans le monde d’aujourd’hui, la démocratie, l’écologie et le sexisme sociétal constituent les enjeux sociaux les plus pressants. Étant donné que la civilisation étatique repose sur l’exploitation de ces domaines et que le capitalisme représente l’apogée de cette structure, ce résultat n’est pas surprenant.

L’un des sujets les plus débattus dans la littérature dominante en sciences politiques et en philosophie est la démocratie. Presque toutes les analyses partent du principe que la démocratie est une composante de la civilisation étatique. Cependant, au sein du système de la civilisation étatique, il est impossible de parler de démocratie de classe, culturelle, politique ou de genre. En effet, l’État repose sur la négation de la démocratie. Le terme « État démocratique » est une expression vide de sens. La démocratie est l’autogouvernance du peuple. Là où l’autogestion existe, la structure étatique ne fonctionne pas. Dans le monde capitaliste d’aujourd’hui, où les nations sont exploitées jusqu’à la moelle et souffrent de la faim et de la misère, nous ne pouvons même pas commencer à parler de démocratie. La crise écologique a atteint un niveau qui menace la vie elle-même. L’écologie est désormais l’un des plus grands défis auxquels l’humanité est confrontée.

Dans le domaine du genre, les contradictions se sont aggravées. Les femmes sont exploitées et niées à un degré sans précédent sur les plans économique, culturel, politique, psychologique et sexuel – à tous les niveaux. Le fait que le socialisme doive apporter des solutions à ces problèmes qui détruisent la vie sociale et les libertés est une responsabilité morale et politique. Surmonter ces problèmes n’est possible que si la perspective est correctement alignée et affinée.

La différence de la perspective démocratique, écologique et libératrice de genre réside dans le fait que ces aspects sont analysés en relation les uns avec les autres et constituent le fondement d’une perspective pour un socialisme de société. En conséquence, les points de vue écologiques, libérateurs de genre et démocratiques ne peuvent être séparés les uns des autres. Une perspective démocratique exige des socialistes qu’ils et elles adoptent simultanément une perspective écologique et libératrice de genre. Un·e socialiste ne peut s’opposer à l’exploitation du travail tout en restant silencieux·se sur les questions relatives aux femmes et à l’environnement. Si c‘était le cas, ils et elles deviennent incohérents et perdent leur identité socialiste.

Derrière toutes ces contradictions se cache la mentalité et la culture dominatrices de la civilisation étatique. Le travail, les femmes, la nature, l’identité — tous sont exploités de la même manière. La lutte socialiste contre cela ne peut se limiter à l’une de ces contradictions seule. Les socialistes doivent lutter en se fondant sur une compréhension de la nature du système de pouvoir, en considérant une totalité relationnelle et multiforme.

B – Contexte idéologique : le socialisme de la société démocratique

Le socialisme de la société démocratique repose sur l’hypothèse fondamentale selon laquelle la contradiction principale existe entre la commune et l’État, et que l’histoire de la société est caractérisée par cette contradiction. Dans cette perspective, la commune représente l‘ensemble des valeurs qui forment une société libre ; elle repose sur le principe de liberté et d’égalité. On pourrait également dire qu’elle repose sur la dialectique de l’égalité et de la liberté. L’égalité et la liberté sont des compléments sociaux qui ne peuvent être séparés l’un de l’autre. Dans tous les domaines des relations sociales — travail, politique, genre, culture, nature — ce principe est fondamental. Les relations de classe constituent également l’un des champs de contradiction qui ont émergé en opposition au principe d’égalité et de liberté. La commune, cependant, n’est pas fondée sur les classes mais sur la société. C’est une forme d’organisation sociale qui transcende les affiliations de classe.

Cette analyse ne privilégie aucune relation d’exploitation par rapport aux autres en matière de transformation sociale. Du point de vue de la culture de la liberté, il n’y a pas de distinction ni de supériorité de l’exploitation du travail sur l’exploitation de genre, ni de l’exploitation de genre sur l’exploitation des valeurs communautaires. Du point de vue de l’éthique de la liberté, les relations d’exploitation ne peuvent être différenciées en « principales » et « secondaires ».

Par conséquent, dans la perspective du socialisme de la société démocratique, le sujet de la transformation sociale n’est ni uniquement le prolétariat, ni uniquement les femmes, ni aucun autre groupe en particulier. Le sujet de la transformation sociale est constitué des travailleurs, des femmes, des écologistes, des identités opprimées, des cultures et d’autres segments de la société — toutes les forces morales et politiques de la société.

La stratégie révolutionnaire marxiste donne la priorité à la prise du pouvoir d’État, reportant la transformation sociale, autrement dit la construction d’une société socialiste, à une date ultérieure. Cela signifie que la construction d’une société socialiste ne peut avoir lieu qu’une fois le pouvoir d’État pris. Le fait que cette stratégie révolutionnaire ne fonctionne pas a été démontré par les expériences du socialisme réel du XXe siècle, et il s’agit moins d’une critique que d’un fait corroboré par l’histoire. Le monde socialiste ne peut plus se permettre de fermer les yeux sur ce fait.

Le socialisme de la société démocratique rejette une stratégie révolutionnaire fondée sur la prise du pouvoir d’État et refuse de s’engager dans une lutte sur cette base. En effet, il analyse et reconnaît que l’État est intrinsèquement fondé sur la suppression des libertés et que les changements sociétaux vers la liberté ne peuvent être réalisés par le biais d’une institution qui est par nature hostile à la liberté. La stratégie de transformation du socialisme de la société démocratique est orientée vers l’autogestion et repose, selon ce principe, sur l’organisation de la société à partir de la base.

L’organisation de la société fondée sur le principe de l’autogestion dans tous les domaines de la vie, en particulier dans l’économie, repoussera les politiques d’exploitation de l’État à l’encontre de la société. Lorsque la société construira, par le biais d’initiatives locales, un réseau d’organisations capables de répondre à ses besoins économiques et politiques, l’État perdra sa fonction.

L’autogestion exclut politiquement l’État — ou inversement. L’État administre la société sur la base d’un pouvoir centralisé. Plus émergent d’initiatives locales fonctionnant avec la participation directe du peuple en tant que sujets politiques, et plus les mécanismes d’autogestion s’institutionnalisent, plus les fondements de l’État s’amenuisent, et finalement, le sol même sous ses pieds lui sera retiré.

Car tandis que l’État existe en centralisant le pouvoir économique et politique entre ses mains, l’autogestion exige que ce pouvoir soit distribué aux structures locales, à la base. Ce conflit étant structurel, il y aura toujours une tension politique entre l’autogestion et l’État centralisé tant que l’État existera.

L’autogestion est également l’école la plus efficace pour transformer rapidement la société. Une société autogérée exige que chaque membre agisse en tant que sujet politique — et exerce à la fois des fonctions de direction et de subordination dans des rôles politiques. En ce sens, l’autogestion ouvrira la voie à la société pour qu’elle prenne conscience de son caractère moral et politique et permettra sa libération par l’action dans la sphère publique.

Une caractéristique clé qui distingue la stratégie de transformation du socialisme de la société démocratique est qu’elle ne reporte pas la transformation sociétale à l’avenir, mais la conçoit comme un processus qui commence immédiatement et localement. La centralité de ce processus est une caractéristique fondamentale de cette stratégie de changement sociétal. En termes simples : tout ne se passera pas d’un seul coup, mais le socialisme se construira partout pas à pas, et ces étapes se développeront en un système de solidarité grâce à l’organisation de réseaux.

1. Révolution positive

Öcalan utilise parfois le terme « révolution positive » en référence à cette stratégie de transformation sociétale. On sait bien que la révolution est un acte aux multiples facettes, englobant à la fois la destruction et la construction : d’abord, l’ancien est détruit, puis à sa place, le nouveau est construit, restructurant la société selon ce nouveau paradigme. À mon sens, la destruction constitue l’aspect négatif, tandis que la construction constitue le côté positif de la révolution. Comme Öcalan rejette la stratégie de prise du pouvoir d’État, il s’oppose à ce que le potentiel révolutionnaire soit consacré uniquement à la destruction, ou épuisé à cette fin. Selon lui, l’énergie révolutionnaire doit être immédiatement orientée vers la construction du socialisme — ici et maintenant. Cette stratégie de transformation, qui, dans la théorie révolutionnaire, ne se concentre pas sur la destruction mais place plutôt la construction du socialisme en son centre, met l’accent sur le côté positif de la révolution. Ainsi, la « révolution positive » peut être comprise comme un terme désignant une transformation sociétale axée directement sur la construction, plutôt que sur le simple démantèlement.

2. Nation démocratique

Le socialisme de la société démocratique considère la liberté d’identité et de culture comme une condition fondamentale d’une vie sociale libre. La société repose ontologiquement sur les différences ; elle est intrinsèquement hétérogène. Par conséquent, la protection de l’identité et des différences culturelles au niveau sociétal n’est pas considérée comme un problème d’identités individuelles, mais comme une préoccupation de la société dans son ensemble.

De plus, il découle de l’éthique de la liberté sociétale que la liberté d’une identité exige que les autres identités soient également libres. En effet, la liberté est une pratique relationnelle ; elle nécessite une relation avec l’autre. À un niveau où tout est un et égal, il ne peut y avoir ni relation ni développement.

C’est pourquoi le socialisme de la société démocratique rejette l’idée de nation telle qu’elle existe dans le modèle de l’État-nation. Ce concept est centré sur le pouvoir, moniste — et donc destructeur d’identité et de culture. Il est hostile à la société.

Le modèle de solution aux questions identitaires et culturelles dans le socialisme de la société démocratique est la nation démocratique. Une nation démocratique est un modèle organisationnel dans lequel toutes les identités et toutes les cultures peuvent s’organiser et se développer sur la base d’une culture d’autogouvernance ; et dans lequel elles entretiennent entre elles une relation de solidarité fondée sur les principes de liberté et d’égalité. Dans le modèle de la nation démocratique, on envisage que les identités puissent vivre en communauté avec d’autres identités, tout en préservant leurs différences. Le fait que le socialisme de la société démocratique soit politiquement orienté vers l’autogestion permet, en ce sens, l’auto-organisation de chaque identité.

C – Modèle organisationnel : Confédéralisme / Union des communes

Le modèle organisationnel proposé par le socialisme de la société démocratique est le confédéralisme. En effet, le confédéralisme est un modèle qui permet une relation en réseau, horizontale et une unité solidaire des organisations sociétales fondées sur l’autogestion.

Öcalan désigne la commune comme la cellule fondamentale d’un modèle organisationnel pour une société libre. Le système qu’il appelle « Union des communes » correspond à ce que l’on appelle le confédéralisme dans la littérature. Le fait qu’Öcalan fonde son modèle d’organisation sociale sur la commune est le résultat de sa thèse historique et sociale. Selon cette thèse, la société est intrinsèquement communale. Le fait que les premières communautés sociales aient été des communes n’est ni une coïncidence ni un choix, mais le résultat de la nature même de l’existence sociale. De plus, la commune est constituée d’un tissu social dans lequel s’appliquent les principes de liberté et d’égalité.

L’organisation étatique est conçue pour s’écarter de cette forme d’existence sociale libre et la faire dégénérer. En ce sens, la contradiction entre la commune et l’État est la contradiction entre la société libre et ses antagonistes.

En raison de la propagande anti-communautaire du système capitaliste et de l’échec des expériences socialistes, une réticence généralisée s’est installée à l’égard de la commune, même dans certains cercles socialistes. Cependant, la lutte socialiste ne doit pas être guidée par des perceptions, mais par les réalités et les besoins de la société.

Malgré ces perceptions négatives, les organisations basées sur la commune ont pris une importance croissante dans diverses régions au cours des dernières décennies. Le Mexique/Chiapas, le Venezuela et le Brésil sont les premiers exemples qui viennent à l’esprit. Il existe des expériences de gouvernance locale comme celles de Porto Alegre et de Montréal, qui mettent l’accent sur la décentralisation, la participation et une économie orientée vers les biens communs. Et il y a l’expérience du Rojava, qui est explicitement organisée selon les perspectives d’Öcalan. Ces exemples sont moins le fruit du hasard que le résultat d’efforts socialistes. À notre avis, ces mesures auraient dû être prises depuis longtemps et doivent être accélérées et étendues.

On sait que, dans ses dernières années, Marx s’est intéressé de plus en plus à l’autogouvernance et aux communes. Après les révolutions de 1848 et l’expérience de la Commune de Paris, Marx a commencé à réévaluer les théories qu’il avait développées dans sa phase initiale. Ses évaluations de la culture communale qui prévalait dans les villages de Russie, telles que rapportées par les révolutionnaires russes de l’époque, restent d’actualité.

La commune ne doit pas être considérée comme une simple organisation économique. La commune est un réseau d’organisations économiques, politiques et culturelles qui répondent aux besoins de la société par le biais d’initiatives locales. Ce réseau s’étend des mécanismes de production et de distribution aux conseils populaires qui fonctionnent avec la participation directe et selon la volonté du peuple – un large éventail d’organisations.

Il ne fait aucun doute que les communes doivent être structurées pour répondre aux besoins d’aujourd’hui. La perspective d’une organisation fondée sur les communes ne doit pas être réduite à des modèles étroits et monistes. Ce qui est essentiel, ce sont des structures collectives qui répondent aux besoins de la société sur la base des principes de liberté et d’égalité, qui sont organisées de manière participative et solidaire, et dont l’action conjointe est rendue possible par des structures politiques – telles que la relation entre la commune et le confédéralisme, ou l’union des communes.

En résumé, il est clair qu’il est nécessaire de se livrer à un examen détaillé de tous les aspects du socialisme de la société démocratique, dont nous n’avons ici que brièvement esquissé les fondements philosophiques et les perspectives organisationnelles. Ce résumé s’appuie sur les principes généraux que nous avons présentés. Nous sommes conscients que de nouvelles questions peuvent naître de ce résumé. Qu’il en soit ainsi. Plus on posera de questions, plus les réponses deviendront solides et profondes. Ce qui nuit à la pensée socialiste, ce ne sont pas les questions, mais le silence. Car les questions sont le signe d’une quête, et le socialisme a plus que jamais besoin de questions.

À propos de l’auteur :

Zeki Bayhan est né en 1976. Originaire de Hakkari, au Kurdistan du Nord, il est diplômé en économie et a été arrêté pour des motifs politiques en 1998. Il est en prison depuis 28 ans. Le 18 avril 2025, il a été transféré à la prison d’Imralı pour occuper le poste de secrétaire du leader kurde Abdullah Öcalan. Le 12 septembre, il a été transféré à la prison de type F n° 2 d’Izmir pour raisons de santé, où il se trouve encore aujourd’hui. Il a publié des articles et des livres sur le socialisme démocratique et les sciences sociales.

1 Les Qarmates étaient un groupe et un mouvement radical et révolutionnaire des IXe, Xe et XIe siècles, qui, tout comme les Fatimides, font partie des ismaéliens et trouvent leur origine chez Hamdan Qarmat (890-906). On les qualifie également de « communistes » ou de « communalistes » précurseurs dans le contexte islamique.