Le 18 mars marquait le 155e anniversaire de la proclamation de la Commune de Paris. Ces derniers temps, la Commune a refait surface dans son pays d’origine en tant que symbole et programme, ouvrant la voie à la gauche à l’approche des élections municipales. La campagne de La France insoumise (LFI) définit la lutte pour les collectivités locales non seulement comme une simple lutte pour les services locaux, mais aussi dans une perspective d’un « programme de rupture », du « communalisme » et de la « révolution citoyenne ». De toute évidence, LFI ne se réfère pas à la Commune comme à une variante de la politique communale, mais dans le cadre d’une vision politique plus générale de rupture.
La Commune est une chose, le « socialisme communal (footnote 1)» en est une autre
Dans le cadre des objectifs de LFI, la Commune de Paris est associée à la souveraineté populaire, au contrôle citoyen et aux mandats révocables. La Commune revient dans le domaine des luttes sociales et retrouve ainsi sa véritable signification dans le champ de tension entre politique locale et politique centrale, ainsi que dans le débat sur la souveraineté et le contre-pouvoir. En d’autres termes : le simple fait que son nom apparaisse, même dans la campagne électorale municipale, toujours en lien avec des thèmes politiques dépassant le cadre de la ville montre bien que l‘expérience de 1871 ne peut se réduire au niveau local.
Si les communard·es parisien·nes pouvaient se lever de leur tombe et porter leur regard sur le présent, ils s’attacheraient sans doute avant tout à prévenir un malentendu chex celles et ceux qui les écoutent : « Ne vous souvenez pas de la Commune comme d’un “socialisme communal” ». Car la Commune n’était pas seulement une administration communale progressiste, une municipalité proche du peuple ou un ensemble de mesures sociales en faveur des pauvres : elle incarnait le courage d’une ville de prendre son destin en main ; mais en même temps, elle était une tentative de pouvoir populaire qui a échoué parce qu’elle est restée confinée à une ville. La véritable leçon de la Commune n’était pas que « la marche vers le socialisme commence lorsque nous conquérons une administration municipale » ; mais, comme on l’a appris tragiquement les 27 et 28 mai 1871, que la contre-révolution prend inévitablement de l’ampleur lorsque le socialisme est limité à un pays, une ville, une administration municipale ou une administration locale.
New York, Istanbul, Diyarbakır
Si l’on considère Istanbul, la ville la plus occidentale de Turquie, et Diyarbakır, le cœur du Nord-Kurdistan, ainsi que les élections municipales à New York à la lumière des leçons de la Commune, il apparaît clairement que ses leçons ne se limitent pas à la France.
Lorsque nous tournons notre regard vers Diyarbakır, nous devons nous concentrer sur un enjeu supplémentaire.
Ici, même si elle le voulait, l’administration municipale ne peut pas rester une simple institution de services ; dès l’instant où elle entre en contact avec la population, elle devient un espace où se concrétisent la volonté locale exprimée par le vote, la langue, la mémoire, la visibilité culturelle et la légitimité démocratique – et ce, dans un conflit irréconciliable avec le centre. C’est pourquoi la tutelle exercée par l’État central ne se traduit pas seulement par un contrôle administratif ; elle se transforme, par la restriction des compétences, la réduction des moyens financiers, l’érosion de la représentation et enfin par des mécanismes tels que la nomination d’administrateurs judiciaires, en une usurpation politique directe. De plus, tout cela est depuis longtemps ancré et inscrit dans la Constitution : Alors que l’article 127 de la Constitution définit les administrations locales selon le principe de la décentralisation, il accorde à l’administration centrale, dans le cadre des principes et procédures fixés par la loi, le pouvoir d’exercer une « surveillance administrative » sur ces administrations.
Le fait que les communes kurdes de Mardin, Van, Hakkari, Batman, Halfeti, Dersim, Ovacik et bien d’autres restent sous la tutelle d’administrateurs judiciaires nommés par l’État et que cette pratique s’étend également aux communes gouvernées par le CHP, peut servir d’exemple édifiant pour montrer qu’il est vain de rêver d’un « municipalisme de services locaux » alors que les administrations communales se trouvent sous l’emprise de l’État central – qui s’apparente à une chaise cloutée.
L’exemple de Diyarbakır révèle une autre dimension de la commune qu’il ne faut jamais perdre de vue : la démocratie locale n’est jamais seulement une affaire locale ; elle comporte toujours un problème ou un enjeu de pouvoir et de contre-pouvoir – un double rapport de domination dissimulé. La commune n’est pas seulement une question de répartition du pouvoir, c’est aussi un champ de bataille où le droit du peuple à l’autogestion se heurte au pouvoir de contrôle de l’État.
Istanbul, en revanche, se situe à l’intersection des lignes de New York et de Diyarbakır : d’une part, en tant que métropole gigantesque, elle est la scène principale de la spéculation, du régime du secteur immobilier, ainsi que de la croissance logistique et financière. D’autre part, c’est un champ de bataille politico-économique dans lequel le gouvernement central intervient constamment – par le biais de la dépendance financière, de la fragmentation de l’autorité, de l’institutionnalisation parallèle, de la pression judiciaire et du régime des grands projets – afin de restreindre la marge de manœuvre du niveau local. Ici, la conquête de la municipalité ne vise pas directement la ville elle-même, mais vise à établir un contre-pouvoir fragile face au mécanisme central, bureaucratique et axé sur le profit qui écrase la ville.
Cependant, à Istanbul aujourd’hui, il ne s’agit pas seulement de ce blocus structurel. Les critiques ciblant l’administration municipale et les administrations de district, l’incarcération du président de l’IBB et candidat à la présidence du CHP, Ekrem İmamoğlu, ainsi que d’une douzaine de maires de district et d’autres élus à la suite de procédures montées de toutes pièces, le pillage des ressources communales et le démantèlement des bases organisationnelles de l’opposition à Istanbul – tout cela est une preuve évidente que le problème des attaques judiciaires, qui s’étendent des communes au parti, a directement dégénéré en un blocus politico-pénal. C’est pourquoi Istanbul ne doit pas seulement être considérée comme une métropole étouffée par le régime de la croissance avide de profits, mais comme une guerre civile sans effusion de sang menée par la criminalisation de la volonté locale qui s‘exprime par le vote et l’érosion de ses fondements sociaux.
C’est précisément là que les communards rappelleront la main que Versailles a lâchée. La Commune n’était pas simplement une administration locale parmi d’autres ; c’était un pouvoir populaire assiégé par la contre-révolution stationnée à Versailles, le quartier général du régime bonapartiste. Versailles n’était pas seulement un lieu situé en dehors de l’administration de la Commune, mais la contre-révolution centralisée des propriétaires fonciers, de l’armée, de la bureaucratie, du provincialisme conservateur et de l’ordre international. Lorsque Paris fut libérée, la France ne l’était pas. Lorsque Paris se souleva, la province, la finance, l’armée et l’ordre européen restèrent intacts. En fin de compte, la Commune fut précipitée d’un printemps de 72 jours de liberté locale vers un hiver de domination centralisée qui dura aussi longtemps qu’une époque entière. Car Paris n’a pas pu s’étendre suffisamment loin vers Lyon, Marseille, la campagne et le mouvement ouvrier européen ; elle n’a pas réussi à trouver une réponse internationale au fait que le capital mondial et le système des États se sont précipités au secours de l’ordre français.
Aujourd’hui encore, le « Versailles » de Diyarbakır est une combinaison de raison d’État, d’appareil sécuritaire, de système financier et de nationalisme officiel à Ankara. Le « Versailles » d’Istanbul est le bloc politique central qui restreint la volonté élue de l’administration municipale par le biais de la justice, de la surveillance financière, des médias et des droits de propriété. Le Versailles de New York, en revanche, ne s’exprime pas par le grondement des canons, mais par les taux d’intérêt obligataires, le capital immobilier, les lois fédérales et étatiques ainsi que la discipline financière institutionnalisée. Même si les formes de domination et de résistance changent, la logique reste la même.
L’horizon de la décroissance
De plus, les communards et communardes d’aujourd’hui ne doivent pas se contenter de démanteler la machine d’oppression, mais doivent aussi avoir la vision de démanteler la ville elle-même. Car le problème ne réside pas seulement dans le fait que les communes soient plus participatives ou non, mais dans le régime de croissance auquel les villes sont soumises. À Istanbul, on produit certes plus de routes, plus de béton, plus de voitures et plus de profits, mais on ne crée pas plus de vie ; on engendre davantage d’épuisement, d’inégalités et de destruction écologique. À New York, le socialisme communal, dans la mesure où il ne remet pas en cause le régime de consommation et de propriété, tentera tout au plus de rendre une métropole extrêmement coûteuse un peu plus vivable. À Diyarbakır, en revanche, il s’agit de renforcer les soins, les biens communs et les capacités sociales locales face à des espaces de vie restreints par une tutelle centrale et un modèle de développement dépendant. C’est pourquoi la critique de la croissance par la démocratie locale ne peut prendre tout son sens que si elle s’accompagne d’une nouvelle conception du pouvoir public, s’étendant du niveau local jusqu’au centre, et ce dans le cadre d’une approche de « décroissance » – une critique de l’expansion économique et urbaine qui, loin de favoriser la vie, l’étouffe par sa croissance tumorale.
La véritable leçon de la Commune, dont l’écho résonne encore aujourd’hui, est qu’on ne peut se contenter ni du municipalisme ni de l’étatisme seuls. Ce dont on a réellement besoin, c’est d’une lutte politique générale qui allie la participation et le contrôle directs de la population au niveau local à un contre-pouvoir démocratique plus large, capable de modifier les régimes de propriété, de financement et d’aménagement au niveau central.
Si les communards pouvaient parler, ils nous diraient sans doute ceci : « La liberté d’une ville s’étouffe si elle ne s’étend pas à la campagne et au reste du monde. Si vous succombez à l’illusion d’avoir remporté la victoire en conquérant la ville, vous avez fait le premier pas vers la défaite. Notre héritage est le suivant : La Commune partout – dans le quartier, dans la ville, à la campagne, dans tout le pays et au-delà des frontières. Il s’agit de bien plus qu’une simple administration municipale. »
Le prix payé pour tirer les leçons de la Commune a été très élevé. Nous ne devons pas l’ignorer : « L’administration municipale seule n’est pas une solution ; mais elle est l’un des points de départ les plus concrets du contre-pouvoir. Soit on la réduit aux services publics et on la livre finalement aux limites du système, soit on en fait un levier pour un changement démocratique, social et internationaliste plus global. »
L’avertissement que la défaite de Paris réserve aux New York, Diyarbakır et Istanbul d’aujourd’hui reste le même : si vous ne dépassez pas le niveau local, Versailles reviendra inévitablement.
Cet article a été publié pour la première fois le 20 mars 2026 dans le quotidien kurde Yeni Yaşam.
1 Dans l’original turc : belediye sosyalizmi cf. : Belediye pour commune, municipalité, administration municipale
