Depuis le début de l’année, les événements au Rojava et en Syrie se sont considérablement intensifiés. Compte tenu de l’évolution rapide de la situation, il est urgent de procéder à une analyse approfondie de la situation actuelle ainsi que des objectifs et des intérêts des acteurs impliqués dans ce réseau complexe de relations politiques.
Ce n’est pas la première fois que l’Administration autonome démocratique du nord et de l’est de la Syrie (DAANES) se trouve sous forte pression. Depuis le début de la guerre en Syrie en 2011, la révolution au Rojava a été la cible à plusieurs reprises de divers acteurs, parmi lesquels l’État islamique (EI), le régime d’Assad et, de manière plus persistante, l’État turc.
La dernière attaque a débuté le 6 janvier 2026, lorsque des troupes et des milices affiliées au soi-disant gouvernement de transition syrien ont lancé des attaques contre les quartiers de Sheikh Maqsood, Ashrafiye et Beni Zeyd à Alep. Ces attaques se sont rapidement étendues à une grande partie du Rojava, plongeant ainsi tout le nord de la Syrie dans le conflit. Malgré un prétendu cessez-le-feu annoncé par le régime syrien le 18 janvier, les violences se sont poursuivies sans relâche et se sont depuis étendues à Hassaké et aux zones environnantes de Kobané. Des rapports indiquent que la population civile a été victime de massacres.
En raison de ces attaques incessantes, l’existence même du Rojava est désormais en jeu. Les développements actuels reflètent un changement dans l’équilibre des pouvoirs dans la région et annoncent le début d’une nouvelle phase politique au Moyen-Orient.
Afin de comprendre les principales dynamiques de la situation actuelle, le contexte des derniers développements en Syrie et leur impact sur le Rojava, il est donc nécessaire d’analyser plus en détail les bouleversements qui secouent le Moyen-Orient. Une compréhension historique de ces processus politiques est essentielle pour que les forces démocratiques puissent s’affirmer face à l’appropriation par la modernité capitaliste et développer une perspective indépendante et émancipatrice.
Un nouveau stade dans la troisième guerre mondiale
Le cadre conceptuel et théorique de la « Troisième Guerre mondiale », élaboré par Abdullah Öcalan dans son « Manifeste pour une civilisation démocratique », fournit une orientation centrale pour une évaluation pertinente des développements actuels en Syrie.
Ce terme, utilisé par le Mouvement de libération du Kurdistan depuis plus de deux décennies, décrit le processus mondial de réalignement des forces hégémoniques et des zones d’influence qui a commencé avec l’effondrement de l’Union soviétique. Les années 1989-1990 ont marqué la fin de l’ordre mondial bipolaire, qui divisait le monde entre le bloc soviétique et le bloc capitaliste, et ont conduit à l’effondrement des anciens équilibres de pouvoir, en particulier au Moyen-Orient. Dans cette phase chaotique, l’objectif des forces de la modernité capitaliste est l’intégration complète de la région dans l’hégémonie capitaliste.
Dans ce contexte, on peut distinguer trois groupes d’acteurs centraux au Moyen-Orient, chacun agissant avec des intérêts et des objectifs différents ;
Premièrement, les acteurs internationaux, menés par les États-Unis, forment un bloc dominant. Depuis le début des années 1990, les États-Unis poursuivent l’objectif de restructurer la région dans le cadre du « projet du Grand Moyen-Orient » (GME) dans le but de dominer les ressources et les routes commerciales de la région. Le GME a été développé en réponse au vide politique qui a suivi l’effondrement du socialisme réel et vise à transformer le Moyen-Orient conformément aux idées néolibérales. Un regard sur les conséquences sanglantes de cette politique au cours des trente dernières années dans des pays tels que l’Irak, l’Afghanistan, la Libye et la Syrie suffit à illustrer ses effets dévastateurs sur les sociétés de la région. La stratégie américaine repose principalement sur trois piliers : éliminer les menaces potentielles pour les États-Unis et l’Occident, contrôler les ressources énergétiques et les corridors énergétiques, et garantir la sécurité d’Israël et sa capacité à projeter la guerre dans la région. Dans ce contexte, le démantèlement du projet de croissant chiite iranien et la création d’une « OTAN Arabe » jouent un rôle central. Cette dernière se manifeste, entre autres, dans les accords d’Abraham, qui visent à unir stratégiquement les États sunnites – en particulier l’Arabie saoudite et les États du Golfe – avec Israël.
Le deuxième groupe d’acteurs est constitué des États-nations existants dans la région qui tentent de résister aux efforts du projet du Grand Moyen-Orient qui vise à démanteler l’orde établie par Sykes-Picot au début du XXe siècle, à remodeler la région et imposer une politique de domination. Au contraire, ce groupe d’acteurs insiste justement sur l’ordre étatique établi il y a une centaine d’années par l’accord Sykes-Picot.
Le troisième acteur est représenté par les forces sociales. Aujourd’hui, celles-ci sont principalement représentées par le Mouvement de libération du Kurdistan qui, avec le développement du modèle du confédéralisme démocratique et de la nation démocratique, formule une alternative tant à l’ordre des États-nations qu’au projet du Grand Moyen-Orient.
Du 7 octobre 2023 à la chute du régime baasiste en Syrie
Avec le génocide palestinien qui a débuté le 7 octobre 2023, le processus de remodelage du Moyen-Orient a pris un élan considérable. Le statu quo existant était considéré comme un obstacle à l’hégémonie occidentale et a donc été délibérément brisé afin d’établir de nouvelles relations de pouvoir. Dans ce contexte, l’influence iranienne en Palestine (Hamas) et au Liban (Hezbollah) a été affaiblie, tandis que le changement de pouvoir en Syrie a brisé un autre pilier central de l’hégémonie régionale de l’Iran. L’Iran est donc confronté à l’alternative suivante : subir un changement de régime ou se soumettre à l’ordre hégémonique existant.
Dans le cadre de cette restructuration du Moyen-Orient, Israël assume le rôle de centre hégémonique. Une nouvelle architecture de sécurité régionale est en train de se construire autour d’Israël. Les accords d’Abraham marquent un processus d’intégration progressive des États-nations arabes dans ce système, avec Israël comme acteur central et représentant de l’hégémonie occidentale. Dans le même temps, le bloc sunnite, qui a été considérablement ébranlé par le Printemps arabe, est en train d’être réformé. Dans ce contexte, les appels à un encerclement stratégique de l’Iran se multiplient. Au-delà de la dimension sécuritaire, la transformation de la région du Moyen-Orient en fonction du nouvel ordre mondial vise également à contrôler les réserves énergétiques et les nouvelles routes énergétiques, à garantir la libre circulation des capitaux, à dominer la Méditerranée orientale et à mettre en place des régimes politiques qui limitent et contiennent le champ d’action de la Russie et de la Chine.
La chute du régime baasiste le 8 décembre 2024, après 62 ans de règne, s’inscrit dans la continuité de cette politique et a marqué le début d’une nouvelle période d’incertitude en Syrie. Lorsque Hayat Tahrir al-Sham (HTS), qui trouve ses racines dans Al-Qaïda, s’est récemment développé à partir d’un petit émirat islamiste de la région d’Idlib et sous le patronage et la supervision de l’État turc, il est devenu évident que la crise syrienne n’était pas terminée. Le HTS, qui forme désormais le gouvernement de transition en Syrie, marque le début d’une nouvelle phase d’instabilité.
La Syrie du HTS, nouvelle force proxy de l’Occident
Avec la chute du régime d’Assad et la prise de pouvoir par le HTS, le réseau de relations en Syrie a changé de manière qualitative. Il convient de comprendre ce nouvel équilibre des pouvoirs pour évaluer correctement les développements actuels. La situation qui se développe doit être analysée principalement du point de vue des États-Unis et du bloc occidental.
Depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, l’objectif des États-Unis et de leurs alliés a été de renverser le régime d’Assad et d’installer un gouvernement pro-occidental, objectif qui a été effectivement atteint avec le gouvernement de transition actuel. Cela a placé les États-Unis en opposition directe avec la Russie et l’Iran, qui ont été les principaux piliers du soutien au régime d’Assad pendant la guerre.
Jusqu’à la chute d’Assad, la politique russe visait à stabiliser le système étatique existant en Syrie en le maintenant au pouvoir.
La prise de pouvoir par le HTS a fait entrer cet équilibre des pouvoirs dans une nouvelle phase. Avec le HTS, une force qui a été mise en place après d’importants préparatifs par le Royaume-Unii, il existe désormais à Damas un gouvernement intégré au projet de réorganisation mené par les États-Unis et l’Occident. Le HTS accepte les règles de la modernité capitaliste, s’intègre économiquement dans le camp occidental, reconnaît de facto l’hégémonie israélienne et reste silencieux sur l’occupation israélienne de certaines parties du sud de la Syrie.
Pour les États-Unis, ce changement d’alliances n’a rien de nouveau. Lorsque les États-Unis se sont alliés aux Kurdes, ceux-ci étaient attaqués par l’EI, Assad était au pouvoir en Syrie et les États-Unis s’opposaient à Assad. Compte tenu du soutien que les Etats-Unis ont apporté aux YPG puis aux FDS, les relations avec les FDS ont connu un changement important après le changement de régime en Syrie, lorsqu’ils ont commencé à soutenir le nouveau régime syrien. Auparavant, les États-Unis tentaient de contrôler leurs relations principalement tactiques et militaires en Syrie depuis l’est de l’Euphrate, tandis qu’ils tentent actuellement de mettre en œuvre leur stratégie politique et diplomatique par l’intermédiaire de Damas.
Cette nouvelle stratégie a été officiellement scellée lors de la réunion qui s’est tenue à Paris les 5 et 6 janvier 2026, au cours de laquelle la Syrie et Israël sont convenu d’un mécanisme de communication conjoint sous la supervision des États-Unis. Cependant, cette réunion ne s’est pas limitée à cela. Dans le même temps, une alliance a été formée contre les DAANES. Ce n’est pas un hasard si le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, était également présent à Paris ce jour-là.Cette alliance contre le Rojava, soutenue par les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et la Turquie, bénéficie également du soutien de l’UE. On l’a bien vu lors de la visite de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à Damas, qui a promis un soutien politique au nouveau régime, alors qu’une guerre d’extermination était menée contre les localités kurdes. Dans ce sens, l’attaque contre le Rojava n’est pas un fait isolé, mais s’inscrit dans une approche coordonnée entre le régime d’al-Sharaa et l’Occident.
Pour obtenir des gains plus concrets, les diverses forces qui ont actuellement une influence en Syrie se battent désormais entre elles. Le projet d’une Syrie démocratique n’a pas sa place dans ce contexte. Israël souhaite véritablement que la Syrie reste fragmentée. La Turquie, quant à elle, souhaite une administration syrienne qui lui soit fidèlement acquise afin de mettre en œuvre le néo-ottomanisme dans tout le Moyen-Orient et la Méditerranée orientale. Les États du Golfe et la Grande-Bretagne veulent établir une sphère d’influence en Méditerranée orientale par l’intermédiaire du HTS. Les États-Unis, la puissance la plus influente, souhaitent établir un équilibre entre ces pays, qui sont tous ses alliés, et finira très probablement par adopter une position proche des arguments d’Israël. Le projet de la Turquie consiste en fait à raviver sous des noms différents une période similaire au régime d’Assad ; à ce stade, elle s’attire automatiquement l’hostilité des populations de la région. Cela signifie que ces puissances poussent à la mise en place d’un pouvoir étatique centralisé fondé sur la division et l’oppression ethniques. De son côté, Israël adopte une approche purement tactique dans la région. Après avoir obtenu toutes les concessions à court terme qu’il souhaitait de la part des dirigeants du HTS après l’accord de Paris, le gouvernement israélien semble déterminé à utiliser les groupes du HTS comme une épée de Damoclès au-dessus du reste de la Syrie pendant encore longtemps. Il convient de noter qu’Israël se contente d’observer les massacres perpétrés par le HTS depuis l’accord de Paris. La Turquie, quant à elle, provoquera constamment le HTS contre les FDS, afin de minimiser les gains des Kurdes.
Le pragmatisme américain envers les Kurdes
La politique pragmatique des États-Unis envers les Kurdes avant la chute d’Assad était principalement motivée par la lutte contre l’État islamique (EI). Du point de vue américain, cette alliance tactique de 12 ans était motivée par trois raisons principales : premièrement, la coopération avec les YPG offrait le moyen le plus efficace d’acquérir un prestige militaire dans la lutte contre l’EI. Deuxièmement, les États-Unis poursuivaient l’objectif de contrôler la révolution, en limitant son orientation socialiste ou « apoïste » (terme utilisé pour désigner les partisans de la ligne politique d’Öcalan) et en l’orientant vers une direction nationaliste et étatique. Troisièmement, les Kurdes servaient de moyen de pression sur le régime d’Assad et le bloc Russie-Iran.
Avec le nouvel équilibre des pouvoirs en Syrie et l’établissement d’un régime pro-occidental à Damas, ces intérêts tactiques ont fondamentalement changé. Les anciens arguments et contraintes ont perdu leur importance. Dans ce contexte, les États-Unis tentent désormais d’exercer une pression politique, militaire et économique considérable sur les Kurdes afin de les contraindre de facto à une intégration « volontaire » dans l’État syrien. En même temps, la Turquie se voit accorder une plus grande marge de manœuvre pour limiter l’influence des Kurdes et les pousser davantage vers Damas.
Les États-Unis ont clairement affiché cette position. Le 20 janvier 2026, l’envoyé spécial américain pour la Syrie, Tom Barrack, a ouvertement exprimé cette approche tactique avec les FDS dans sa déclaration : « Aujourd’hui, la situation a fondamentalement changé. La Syrie dispose désormais d’un gouvernement central reconnu qui a rejoint la Coalition mondiale contre l’État islamique (en tant que 90e membre fin 2025), signalant un pivot vers l’ouest et une coopération avec les États-Unis en matière de lutte contre le terrorisme. Cela modifie la raison d’être du partenariat entre les États-Unis et les FDS : l’objectif initial des FDS en tant que principale force anti-Daech sur le terrain a largement expiré, car Damas est désormais disposé et en mesure de prendre en charge les responsabilités en matière de sécurité, y compris le contrôle des centres de détention et des camps de Daech. »ii
Les États-Unis ont rapproché le nouveau régime syrien dirigé par al-Sharaa et Israël (pour la première fois dans l’histoire des deux pays) et continuent d’essayer de renforcer ce régime et de construire une nouvelle Syrie par l’intermédiaire d’al-Sharaa. Dans ce contexte, la relation entre al-Sharaa et Israël revêt une importance capitale pour les États-Unis. Cela impliquait également qu’al-Sharaa établisse une relation avec Israël dans laquelle il se soumettait à son hégémonie dans la région, ce qu’il a finalement fait lors de la réunion de Paris. Dans un deuxième temps, les États-Unis tentent désormais d’« intégrer » d’une manière ou d’une autre, dans le nouveau régime les Kurdes, avec lesquels ils ont conclu une alliance militaire il y a plus de dix ans.
C’est là que ruptures et difficultés sont apparues. Les négociations durent depuis le 10 mars 2025, et le régime de Damas a largement fait la sourde oreille aux demandes des FDS. Chaque fois qu’un accord avec les FDS semblait à portée de main, la Turquie intervenait directement. Le 4 janvier, juste avant l’attaque contre Alep, les négociations entre les FDS et la délégation de Damas se déroulaient bien, selon les informations parues dans la presse, et un accord semblait sur le point d’être signé. Mais le ministre des Affaires étrangères al-Sheibani, favorable à la Turquie, est alors entré dans la salle de négociation et a déclaré que les négociations étaient terminées. Un jour plus tard, les négociations sur un accord de sécurité avec Israël ont commencé à Paris, et le 6 janvier, un accord a été conclu. Le même jour, Alep a été attaquée. La Turquie s’est impliquée avec toute ses forces dans l’attaque contre Alep, et continue de le faire aujourd’hui. De la conception à la mise en œuvre, la Turquie a été impliquée du point de vue militaire, diplomatique, technique et sur le plan des renseignement. Il s’agit d’une opération menée conjointement avec le gouvernement de Damas et les groupes armés agissant pour le compte de la Turquie.Les attaques visaient essentiellement à briser la volonté des Kurdes dans les négociations entre les FDS et Damas, à saper leurs revendications de reconnaissance, à forcer leur intégration en affaiblissant leur puissance militaire et à affaiblir la position de négociation des FDS afin d’obtenir leur complète capitulation.
En ce qui concerne les relations entre les Kurdes et les États-Unis, une certaine division entre les acteurs internationaux et régionaux le long de l’Euphrate occidental et oriental est apparue ces dernières années. Jusqu’au tournant décisif actuel, les États-Unis avaient signalé aux Kurdes qu’ils n’interviendraient pas dans les affaires à l’ouest de l’Euphrate. Sur cette base, les États-Unis ne se sont pas opposés aux opérations militaires turques à Afrin (2018), Manbij (2024) et Till Rifaat. Néanmoins, ils ont retiré leurs troupes et sont restés silencieux lorsque l’armée turque a attaqué et occupé Till Abyad et Ras Al-Ayn en 2019, deux villes situées à l’est de l’Euphrate.
Aujourd’hui, nous assistons à nouveau à une offensive militaire de grande envergure à l’est de l’Euphrate : des villes telles que Tabqah, Raqqa et Ayn Issa sont désormais sous le contrôle du régime syrien, tandis que Haseke et Kobane sont assiégées. La division entre l’ouest et l’est, auparavant considérée comme une « ligne rouge » imaginaire, n’a plus de sens dans cette nouvelle phase. Le silence des États-Unis sur ces développements équivaut en fait à soutenir la revendication d’Ahmed al-Sharaa d’établir la souveraineté de l’État sur l’ensemble de la Syrie. La situation actuelle montre que le concept fondamental des États-Unis n’est plus de négocier la division entre une région occidentale et une région orientale de l’Euphrate, mais plutôt d’affaiblir autant que possible les FDS.
Les tentatives États-Uniniennes d’unir Damas, la Turquie et Israël
Du point de vue américain, la logique sous-jacente en Syrie vise à aligner Israël et la Turquie. D’un côté se tient Israël, l’allié le plus proche de l’Occident dans la région ; de l’autre, la Turquie, membre de l’OTAN, dont les relations avec l’Occident ont été marquées par des tensions, mais qui reste stratégiquement indispensable. Washington cherche à encourager la Turquie et Israël à identifier leurs intérêts communs en matière de sécurité, à coordonner leurs approches et à présenter un cadre commun pour la Syrie. Au final, cette stratégie vise à former une alliance plus large entre Damas, la Turquie et Israël.
Sur le plan stratégique, la Turquie et Israël poursuivent des objectifs divergents en Syrie. La Turquie est déterminée à empêcher les Kurdes d’établir une autonomie politique, administrative ou militaire et s’est montrée peu disposée à des compromis sur cette question. Par conséquent, Ankara favorise l’émergence d’un leadership syrien fort et centralisé sous la direction d’al-Sharaa, qui consoliderait tous les leviers du pouvoir. Israël, en revanche, bien qu’il ait imposé certaines exigences à al-Sharaa, ne fait confiance ni au régime ni au bloc de pouvoir qui l’entoure. Du point de vue d’Israël, ce leadership pourrait constituer une menace pour sa sécurité à moyen et long terme. Il n’est donc pas dans l’intérêt d’Israël que la Syrie devienne trop puissante ou qu’elle renforce considérablement ses capacités militaires. Israël préfère une structure politique plus fragmentée, décentralisée et flexible, dans laquelle les Kurdes, les Druzes, les Alevis et d’autres groupes sociaux seraient représentés, limitant ainsi la capacité de Damas à projeter sa puissance et préservant la marge de manœuvre d’Israël. La raison n’est pas un intérêt pour la démocratie, mais plutôt le désir de maintenir sa propre hégémonie et son influence. En outre, il est essentiel pour Israël et les puissances occidentales de pouvoir utiliser le HTS contre l’Iran et les milices chiites, comme le Hezbollah au Liban et les Forces de mobilisation populaire en Irak. Malgré ces différences fondamentales, les efforts visant à trouver un terrain d’entente entre la Turquie et Israël se poursuivent. Les États-Unis tentent activement de réunir Damas, Ankara et Tel-Aviv autour de la table des négociations.
Il convient de souligner que tous les acteurs étatiques mentionnés font finalement partie de la modernité capitaliste. Bien qu’ils aient des stratégies différentes pour étendre leur propre hégémonie, ils s’unissent à court terme pour étouffer les alternatives telles que celles représentées par le Rojava en tant que projet de socialisme démocratique.
Dans cette équation, les Kurdes sont désormais soumis à des pressions pour s’intégrer dans le nouveau régime en étant diminués, affaiblis et dilués idéologiquement. La réussite de cette entreprise dépendra désormais de la résistance du Rojava.
Le fondement idéologique de l’attaque
Les attaques contre le Rojava ne sont pas seulement de nature politique et militaire, elles ont également une dimension idéologique profonde. Avec les pressions actuelles, les États-Unis tentent de libéraliser les acquis révolutionnaires et de renforcer les forces nationalistes. D’une part, ils veulent faire avancer les programmes nationalistes, d’autre part, ils continuent d’essayer de diviser les Kurdes en bons (PDK, etc.) et mauvais (PKK, etc.) afin d’affaiblir l’unité des Kurdes. Au cœur de cette stratégie se trouve une attaque contre l’idée de nation démocratique, qui est au cœur de la révolution. Les Kurdes doivent être montés contre les Arabes et le projet de coexistence doit être sapé. En conséquence, les attaques ont été dirigées au début de la guerre en particulier contre les régions à majorité arabe, telles que Raqqa, Tabqa et Deir ez-Zor. L’objectif est de créer une division fondée sur des critères ethniques et, à partir de là, soit de forcer les Kurdes à capituler, soit d’écraser leur volonté politique par la force brute, ce qui ouvrirait la voie à un nettoyage ethnique, à des massacres et à un changement démographique systématique. La situation actuelle vise donc non seulement à détruire les acquis de la société kurde en Syrie, mais aussi à attiser les hostilités entre les peuples. Affaiblir les Kurdes afin de dominer le Moyen-Orient est une politique vieille de 200 ans, celle du « diviser pour mieux régner ». Il s’agit d’une nouvelle version de la politique impérialiste qui a maintenu l’hégémonie de la modernité capitaliste au Moyen-Orient au cours des 200 dernières années.
Dans le même temps, les forces nationalistes kurdes telles que l’ENKS et le KDP sont spécifiquement encouragées, comme l’a récemment montré la réunion qui s’est tenue à Erbil le 17 janvier 2026. Depuis des années, ces forces propagent un discours qui vise à réduire l’autonomie gouvernementale à un programme purement ethnique et culturel. Le décret publié par al-Sharaa le 17 janvier, qui reconnaît la langue kurde et accorde de nouvelles concessions, doit également être compris dans ce contexte comme une manœuvre tactique destinée à donner un élan à cette ligne nationaliste. Le décret n’a aucune force contraignante sur le plan constitutionnel, alors que le régime lui-même est fondé sur le déni, la division et les massacres des Alevis, des Druzes et des Kurdes. La poursuite simultanée des attaques militaires par le HTS montre clairement que l’objectif ultime est la soumission totale à Damas.
À ce stade, deux stratégies différentes à l’égard des Kurdes sont évidentes. D’une part, l’État turc et le régime syrien mènent une politique consistant à écraser les acquis révolutionnaire en recourant aussi à des pratiques génocidaires. D’autre part, la stratégie américaine vise moins la destruction physique que la libéralisation et la dépolitisation de la révolution. Le soutien à ce plan vise à déformer et à canaliser le potentiel révolutionnaire et démocratique des Kurdes. La politique du « diviser pour mieux régner » est mise en œuvre principalement par le soutien aux éléments nationalistes kurdes. En particulier, les forces révolutionnaires, démocratiques radicales et socialistes du Kurdistan doivent être neutralisées de cette manière. L’un des principaux objectifs dans ce contexte est d’isoler le PKK et la ligne politique pour la liberté. Le soutien international à ce plan vise à déformer et à canaliser le potentiel révolutionnaire et démocratique des Kurdes et bénéficie d’un large soutien sur la scène diplomatique internationale. Cela favorise une ligne politique nationale limitée à certains droits et revendications kurdes, et qui se subordonne au projet américano-israélien pour le Moyen-Orient. Dans le même temps, une minorité kurde affaiblie reste un instrument potentiel pour les forces de la modernité capitaliste, qui peuvent à nouveau l’utiliser comme levier dans les conflits avec Damas.
Dans ce contexte, on ne peut pas parler d’une « trahison » des Kurdes ou du Rojava par les États-Unis ou l’UE. La trahison ne peut exister que lorsqu’il existe un partenariat stratégique ou un projet politique commun pour l’avenir. Tout au plus, peut-on dire que les acteurs qui ont consciemment lié leur avenir aux États-Unis et misé sur une alliance stratégique ont été trahis.
Cependant, cela ne s’applique pas au Rojava. À aucun moment il n’y a eu de projet idéologique ou politique commun entre l’Administration autonome démocratique du nord et de l’est de la Syrie et les États-Unis. Dès le début, les relations ont été de nature purement tactiques, dépendantes d’une constellation géopolitique spécifique et strictement limitées à la lutte commune contre le soi-disant État islamique.
Les États-Unis, en tant que puissance impérialiste et hégémonique du système capitaliste mondial, poursuivent l’objectif d’exploiter les acquis de la lutte d’une société pour la liberté à leur propre profit. Dans ce contexte, les attaques actuelles doivent être comprises non seulement sur le plan politique et militaire, mais surtout sur le plan idéologique. Les forces de la modernité capitaliste ont coordonné leurs efforts pour accroître la pression sur les Kurdes, les contenir, les instrumentaliser et les exploiter conformément à leurs propres plans stratégiques. Ces attaques ont montré une fois de plus que les forces de la modernité capitaliste sont capables de bafouer toutes les valeurs pour servir leurs propres intérêts.
En revanche, la ligne stratégique du Mouvement de libération du Kurdistan est claire : ses partenaires ne sont pas des États impérialistes, mais des forces démocratiques mondiales, des mouvements sociaux et des acteurs antisystémiques qui prônent l’autodétermination, l’égalité et un ordre social alternatif.
Caractéristiques des politiques du HTS
Dans ce contexte, il convient d’examiner de plus près le gouvernement syrien. Le caractère du gouvernement de transition syrien contrôlé par le HTS ne peut être compris que dans le contexte de son orientation idéologique et de sa pratique politique. Dès le début, le chef du HTS, Ahmed al-Sharaa, a suivi une ligne réactionnaire et moniste. Il a continuellement menacé les Kurdes, ignoré les initiatives de réconciliation de l’Administration autonome démocratique du nord et de l’est de la Syrie et exigé à la place leur soumission totale à son régime répressif. Avec le HTS, l’État islamique fait partie du gouvernement syrien. La libération des terroristes de l’EI par les milices du HTS, comme le 19 janvier dans la ville d’al-Shaddadah et à Raqqa, démontre clairement ce lien. En prenan l’identité du HTS, les forces hégémoniques ont permis à l’EI de devenir un État.
Cette politique vise à détruire l’Administration autonome démocratique du nord et de l’est de la Syrie, qui a été construite par les Kurdes, les Arabes, les Assyriens et d’autres groupes de population sur la base du concept d’une nation démocratique. Elle doit être remplacée par un système autoritaire fondé sur une seule nation et une seule foi. Cette pensée représente une attaque directe contre la coexistence fraternelle séculaire des peuples et des communautés religieuses au Moyen-Orient. L’objectif est d’empêcher la conception démocratique de la nation qui pourrait permettre la paix et la stabilité en Syrie et dans la région.
Les attaques du HTS ne sont donc pas des mesures de sécurité isolées, mais font partie d’un projet global contre l’avenir de la Syrie. Le HTS joue un rôle central dans une politique qui ne vise pas l’unité nationale, mais la division et la fragmentation. Alors que l’Administration autonome démocratique du nord et de l’est de la Syrie avait créé une unité kurdo-arabe, HTS tente délibérément de susciter l’hostilité entre Kurdes et Arabes. En ce sens, HTS mène une guerre par procuration sous l’influence de puissances extérieures. Avec une telle stratégie, ni l’unité démocratique de la Syrie ni un avenir stable pour l’État ne sont possibles.
«Intégration » ou assimilation ?
Depuis le début des négociations sur l’intégration des régions autonomes du nord-est de la Syrie dans le nouvel ordre syrien, il est désormais clair que, pour le HTS, intégration signifie en réalité assimilation. Le dernier décret du 17 janvier du président du gouvernement de transition, Ahmed al-Sharaa, qui semble reconnaître superficiellement les droits des Kurdes, ne représente pas une rupture avec la politique précédente. Il s’agit plutôt d’un exercice tactique du pouvoir dans une optique strictement étatique. Cela ne résout pas la crise, mais la réorganise et la rend contrôlable.
Fondamentalement, le décret reconnaît certains éléments de l’identité culturelle, mais refuse de reconnaître la subjectivité politique collective et la capacité d’autogouvernance de la société. Les mécanismes décisionnels locaux et les formes d’auto-organisation sont exclus de la sphère politique légitime. Cette reconnaissance a donc un effet restrictif plutôt que libérateur.
La question centrale est de savoir ce que cette reconnaissance concerne et qui elle concerne : s’agit-il de reconnaître une société organisée qui lutte, ou simplement un groupe social fragmenté, individualisé et contrôlable ? En réalité, le décret vise à compromettre l’équilibre politique et militaire dans le nord de la Syrie, en particulier les Forces démocratiques syriennes (FDS).
Cette stratégie ne repose pas sur une destruction militaire ouverte, mais sur des moyens plus subtils. L’objectif est de séparer la société de sa volonté politique collective, d’isoler les FDS et de les présenter comme un simple « problème militaire ». Si des droits culturels individuels sont accordés, ceux-ci sont délibérément dissociés de l’Administration autonome démocratique du nord et de l’est de la Syrie et des FDS afin de les priver de leur légitimité sociale. Des termes tels que « unité nationale », « un seul toit » et « pas de privilèges » ne servent pas le pluralisme, mais plutôt l’imposition d’un modèle d’État centralisé comme seul ordre légitime.
La diversité n’est pas considérée comme une force politique constitutive, mais comme une condition qui doit être contrôlée. L’existence de l’Administration Autonome Démocratique du Nord et de l’Est de la Syrie et des FDS est considérée comme une déviation par rapport à la norme. L’objectif n’est pas de comprendre la question kurde, mais de l’écraser et de la remodeler.
Division ethnique et instrumentalisation des tribus arabes
Un autre facteur clé dans les développements actuels est la division ethnique délibérée entre Kurdes et Arabes. Parallèlement aux pourparlers diplomatiques entre Ankara et Damas, des préparatifs militaires et politiques concrets étaient donc en cours.
Un élément central de ces préparatifs était l’exercice délibéré d’une influence sur les tribus arabes dans les zones de la DAANES. Le gouvernement al-Sharaa et la Turquie s’efforcent depuis un certain temps de dissuader ces tribus de coopérer avec l’administration autonome. Ces efforts se sont intensifiés ces derniers mois en particulier.
Selon des sources syriennes, avant même le début des combats, le gouvernement de transition avait déjà réussi à rallier à sa cause certaines forces arabes d’Alep qui coopéraient avec les unités kurdes. Ce changement de camp a servi de test pour des stratégies similaires à l’est de l’Euphrate. Ces activités ont été coordonnées par le conseiller d’al-Sharaa pour les affaires tribales, Jihad Isa al-Sheikh (Abu Ahmed Zekkur), qui était actif à la fois en Turquie et dans le nord-est de la Syrieiii.
À la fin de l’année 2025, une délégation s’est rendue en Turquie et a tenu des réunions avec des chefs tribaux à Kilis, Urfa et Mardin. Ces réunions ont été suivies de pourparlers à Ras Al-Ayn, Raqqa et Deir ez-Zor. L’objectif était de rétablir la confiance avec les tribus arabes et de les convaincre de coopérer avec le HTS.
Officiellement, cette initiative est présentée comme une contribution à « l’unité sociale de la Syrie ». En réalité, elle vise à accroître les troubles dans les zones contrôlées par les FDS, à détacher les tribus arabes de l’Administration Autonome Démocratique du Nord et de l’Est de la Syrie et à les instrumentaliser contre d’autres groupes sociaux, tels que les Druzes à Sweida. À court terme, cette stratégie peut renforcer le HTS, mais à long terme, elle exacerbe les tensions ethniques et ouvre la voie à de nouvelles divisions en Syrie.
Un plan international visant à détruire un modèle démocratique pour la région
Sur cette base, l’attaque contre le Rojava ne vise pas uniquement à détruire les acquis de la société kurde. L’objectif de ce plan international, soutenu tant par des acteurs régionaux tels qu’Israël et la Turquie que par des forces internationales – principalement les États-Unis et les États européens –, est plutôt de détruire le projet et l’idée d’une Syrie démocratique et d’un Moyen-Orient démocratique.
L’attaque vise les principes de la démocratie locale, de la libération des femmes, de l’égalité des droits pour les communautés ethniques et religieuses, et l’idée d’une « troisième voie ». Elle vise à démontrer qu’il n’existe pas d’alternative au-delà de l’État-nation, du nationalisme et de la politique de puissance. L’Administration Autonome Démocratique du Nord et de l’Est de la Syrie est donc contrainte soit de capituler totalement et de revenir à l’ordre qui existait avant 2011, soit être complètement anéantie physiquement.
Aujourd’hui, en particulier dans un contexte de guerre, il est essentiel de montrer clairement au monde qui défend véritablement la liberté. Cette lutte ne peut être menée par les États ou les gouvernements ; elle doit être ancrée dans la société elle-même, dans la rue. Seule la solidarité de masse peut garantir une légitimité authentique et un pouvoir durable. Lorsque cette force collective existe, il devient beaucoup plus difficile pour les États de maintenir la violence et la répression. Sinon, les décisions sont prises par le haut et les gens sont réduits à un rôle de spectateurs passifs. Il n’y a aucune raison de faire confiance aux gouvernements. Ils changent de position du jour au lendemain au gré de leurs intérêts. L’histoire regorge d’exemples à ce sujet, et nous continuons d’en être témoins aujourd’hui. C’est pourquoi la forme d’engagement dont nous avons besoin n’est pas la diplomatie officielle, mais la diplomatie populaire. Les peuples doivent pouvoir se comprendre directement, par-delà les frontières. Ce qui se passe doit être expliqué ouvertement et sans intermédiaire aux sociétés elles-mêmes. Il s’agit non seulement d’une nécessité morale, mais aussi d’une puissante force géopolitique. La responsabilité de communiquer la réalité du monde ne peut être laissée aux seuls États. Tout État est prêt à renoncer à ses principes dès que ses intérêts sont menacés. C’est pourquoi la seule source de pression durable réside dans la conscience commune et la solidarité des peuples. Expliquer les réalités du monde aux sociétés partout dans le monde est le fondement d’une diplomatie populaire durable et efficace. Sans cela, les instances supérieures continueront d’élaborer des plans et, une fois de plus, les peuples seront laissés à la marge.
L’Administration autonome démocratique du nord et de l’est de la Syrie et le Mouvement de Libération du Kurdistan ont maintenant appelé à l’extension de la résistance contre les attaques et comptent sur une résistance totale. La référence en la matière est la résistance à Kobanê en 2014-2015. Ce ne sont pas seulement les combattants des YPG et des YPJ qui ont vaincu l’EI, mais aussi le large soutien, le soutien moral et la solidarité des sociétés, des forces démocratiques et socialistes du monde entier.En ce sens, il est maintenant temps d’apporter à nouveau ce soutien aux combatantes de la résistance au Rojava-Kurdistan. Contre les forces unies de la modernité capitaliste, les forces de la modernité démocratique doivent s’unir pour créer un deuxième Kobanê et prouver que la résistance des peuples reste intacte et que l’idée du socialisme démocratique perdure comme alternative au système actuel d’exploitation et d’oppression.
ihttps://www.telegraph.co.uk/politics/2025/11/21/jonathan-powell-syrian-terror-group-national-security/
iihttps://x.com/USAMBTurkiye/status/2013635851570336016
iiihttps://yeniyasamgazetesi9.com/saranin-sabikali-asiret-danismani/
